Auteur : Claude Javeau
Date de saisie : 22/03/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : le Grand miroir, Bruxelles, Belgique
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-87415-551-2
GENCOD : 9782874155512
Je suis un indécrottable citadin... La campagne m'ennuie... Tout ce vert. Je n'aime pas le vert. C'est beau, me dit-on. Moi, je dis que c'est vide. Je commence à aller mieux quand, au détour de la route poudreuse, j'aperçois le clocher d'une église, avant de rencontrer les premières maisons d'un village, avec des gens dans les rues et des bribes de zinzin s'évadant par la porte entrouverte d'un bistrot.
C'est sur ce ton gouailleur qu'on lui connaît que Claude Javeau introduit ce texte dans lequel il confie son amour des villes. Connu comme un agitateur de la sociologie, il livre ici des pages plus personnelles, où l'écriture se fait sensible et poétique. Ces carnets de voyages atypiques, marqués par l'écho des pas des grands hommes, par l'empreinte des mots des écrivains et des couleurs des artistes, donnent des villes une vision à la fois humaine et historique. Ainsi dans le foisonnement urbain, l'individu se perd et se découvre multiple : Être une personne et n'être personne, paradoxe -perpétuel du citadin. Ainsi chaque voyage révèle une autre facette de soi, et chaque départ est un nouveau désir. Il y a tant et tant à découvrir à travers l'esprit des villes.
Claude Javeau est professeur émérite de sociologie à l'Université libre de Bruxelles. Auteur de nombreux ouvrages (notamment Éloge de l'élitisme et Vive la sociale !), il est un acteur très engagé dans la vie intellectuelle et sociale en Belgique. Il a publié récemment au Grand Miroir un recueil de chroniques qu'il tient dans La Libre Belgique.
Je suis un indécrottable citadin. Je n'ai jamais vécu qu'en ville, et encore, dans ce qu'on appelle des grandes villes. La campagne m'ennuie. Tout ce vert. Je n'aime pas le vert. C'est beau, me dit-on. Moi, je dis que c'est vide. Je commence à aller mieux quand, au détour de la route poudreuse, j'aperçois le clocher d'une église, avant de rencontrer les premières maisons d'un village, avec des gens dans les rues et des bribes de zinzin s'évadant par la porte entrouverte d'un bistrot. Si après quelques villages, on aborde les faubourgs d'une ville, je sens que je vais devenir heureux. Certes, les faubourgs d'aujourd'hui, avec leurs grandes surfaces, leurs stations-service, leurs petites et moyennes industries, ça n'a rien d'exaltant. Mais bientôt des rues aux maisons serrées les unes contre les autres sont remontées ou descendues, et puis il y aura un parc, des restaurants, une gare, un hôtel de ville, une cathédrale, un palais de justice. Je revis.
Ce que j'aime beaucoup regarder, ce sont les autobus et les tramways. Les tramways surtout, car on ne nommerait pas un autobus «Désir». Et les jambes des femmes, surtout au printemps, quand elles sont de sortie après une longue éclipse de temps maussade. Et encore les monuments, surtout du genre pompier, qui proposent, à l'admiration des générations, des grands hommes dont le nom ne dit souvent plus rien à personne. Parfois ce sont simplement des allégories, avec des femmes nues bien en chair. J'aime beaucoup les femmes nues bien en chair, les anorexiques sont très peu mon genre. Ces statues rappellent heureusement le dix-neuvième siècle, mon préféré. Quel siècle mieux que le dix-neuvième a pu construire des villes où l'on se sent protégé, où l'air que l'on y respire rend libre ? Stadtluft macht frei.
En vacances, même en ayant sous les yeux le plus beau paysage du monde, du côté de Montespertoli, je ne tiens pas plus de deux ou trois jours au creux de cette campagne qui a vite fait d'énerver ses trésors. Il me faut alors m'abreuver aux fontaines des villes, Florence ou Sienne, surtout Florence, où les pas qui font sonner le pavé de ses rues créent une musique qui ne me lasse jamais. Il me faut une ville sous le pied, et donc sous la main, et tant pis si ces crétins de touristes me gâchent un peu de mon plaisir. Et puis il y a toujours des coins où il se fait rare. Dans ce Bruxelles où j'ai élu domicile et que je n'aime qu'à moitié, il y a malgré tout cet air de la ville qui fouette ma mémoire quand j'arpente les boulevards du centre et quand je me retrouve tel qu'en moi-même, indécrottable citadin qui sait que c'est dans les villes que l'histoire est née et que sans histoire, mes histoires, à mes propres yeux, n'auraient aucun intérêt.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli