Auteur : Marc Lambron
Date de saisie : 24/03/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-246-70241-2
GENCOD : 9782246702412
1974-2004 : d'une décennie à l'autre, comme mise entre parenthèses, tient la vie d'un écrivain qui tisse de mystérieuses correspondances entre deux époques. En 1974, Marc Lambron a dix-sept ans. Élève de la khâgne lyonnaise du lycée du Parc, il néglige les manuels de latin pour promener ses cheveux longs dans les caves où l'on danse sur les Rolling Stones. Une jeune fille éblouissante, Marianne, occupe ses pensées.
Trente ans plus tard, au cours de l'automne 2004, les temps paraissent se brouiller. Lors d'une session musicale dans les mythiques studios londoniens d'Abbey Road, l'auteur côtoie en chair et en os les idoles de sa jeunesse rock'n roll, rassemblées en un étrange bal des vampires autour de Scotty Moore, l'ancien guitariste d'Elvis Presley. Au même moment, l'énigmatique Marianne réapparaît dans sa vie. Une saison peut-elle en cacher une autre ? Les mirages du présent font-ils revenir les fantômes du passé ? A-t-on jamais perdu ce que l'on a aimé ? C'est le fil de Marianne qui va nous conduire à travers le labyrinthe du temps.
Né en 1957 à Lyon, Marc Lambron est l'auteur chez Grasset de plusieurs romans : 1941 (1997), Etrangers dans la nuit (2001), Les Menteurs (2004) et d'un recueil de chroniques : Carnet de Bal 2 (2003).
Plus on lit Marc Lambron - voici son neuvième livre -, plus on comprend pourquoi il est un mal-aimé de l'institution littéraire, pourquoi, à chaque fois qu'il est finaliste d'un grand prix, on lui préfère un écrivain - ou un non-écrivain - plus médiocre mais mieux vendable aux gogos de la nostalgie campagnarde ou de l'exotisme pseudo-historique : il n'est pas aisément manipulable et il est le narrateur ironique et lucide d'une recherche du temps perdu au son du rock'nroll.
Il a aimé tout ce qu'il faut honnir pour se faire bien voir : le rock - Hendrix, les Stones, Led Zeppelin et les autres -, les filles, la khâgne, l'Italie, Tel Quel, Barthes, Sollers... Il parle d'une manière ensoleillée de son enfance lyonnaise - "L'une des grâces de la ville, je le réalise aujourd'hui, c'est aussi de donner à l'idée de Renaissance sa pleine expression spatiale" - au lieu d'évoquer avec lourdeur la glaise et les odeurs fétides de villages perdus ou les hivers de Corrèze. Ses parents étaient d'une génération "qui avait décidé que le bonheur est une volonté". En un mot, il est plutôt Sea, Sex and Sun que Gadoue, Pathos et Gelées...
Cette plongée dans un univers de légende, ce surgissement des fantômes vieillis de ses rêves de jeunesse, est une occasion unique pour "un ancien adolescent que leur musique avait fait vibrer", convaincu que "la littérature sauve", de revisiter sa "saison sur la terre". Qu'on soit ou non un ex-fan des sixties et des seventies, qu'on soit d'un côté ou de l'autre de cette "fracture générationnelle" musicale, et aussi littéraire, dont parle si bien Lambron, on devrait être séduit par la nostalgie mélodieuse et tendre de ses portraits...
Le message de tous les livres de Marc Lambron est, selon une de ses amies : "Rien ne vaut que l'on meure." "Peut-être est-ce vrai", dit-il vers la fin de son récit. En effet. Entre "la littérature qui multiplie les mondes, la musique qui en crée d'autres", il est urgent de vivre.
Il avait les cheveux longs, un bandana autour du cou, le tee-shirt rayé du Tadzio de «Mort à Venise», des envies de déflagration intérieure, de l'allant et des dents. Il goûtait même au LSD. Enfant d'une métropole catholique et manufacturière, contemporain des cadeaux Bonux et des yaourts Dany, il aimait le Sollers de «Tel Quel», le Barthes du «Plaisir du texte», les Beatles, les Who, les Doors, danser dans les caves, dormir à la belle étoile, et les filles couleur de henné dont il collectionnait, au crépuscule, les baisers acidulés. Marc Lambron aimait plaire, et il plaisait. Que reste-t-il, au seuil de la cinquantaine, de ce qu'on a été, de ce qu'on a sacrifié et de ce à quoi, malgré tout, on reste fidèle ? Cette question que Stendhal, alias Henry Brulard, se posait à Rome, depuis le sommet du mont Janicule, Marc Lambron y répond depuis un belvédère du pays d'Auge qui embrasse la vallée et, par beau temps, donne sur le passé... Au gré des pages, scandées par un coup de téléphone d'Isabelle Adjani et un dialogue avec Patrick Modiano, Marc Lambron met ses pas dans ceux des Beatles sur le passage piétonnier d'«Abbey Road». Il se souvient de ses deux condisciples du lycée du Parc, devenus des hommes secs, Nicolas Baverez et Philippe Courroye. Il se rappelle avoir croisé, tout de blanc vêtu, Aragon au Festival d'Avignon, avec son air de «planteur colonial prêt à fouetter l'esclave». Il n'oubliera jamais sa rencontre avec Eric Clapton, le dieu de sa jeunesse dont les «phrases musicales cherchaient le ciel d'où elles étaient tombées», Clapton, son maître en littérature... l'écrivain gratte sa page comme une guitare sèche, c'est un virtuose du blues. A ceci près que Lambron met beaucoup de gaieté dans sa mélancolie, du Jimi Hendrix dans son Gaffiot et des accents toniques sur ses regrets....
Qu'est-ce qu'une jeunesse ? Un trompe-l'oeil en trois dimensions (un quartier, une famille, une époque), écrit Marc Lambron. C'est aussi une façon de chercher dans le vent les réponses au mystère d'avoir à vivre, des murs qui étouffent, des espérances qui se dérobent, des livres pour comprendre et grandir, la littérature comme salut, quelques visages de femme, dont une, l'apparition intimidante, la fille à la cerise, celle qui l'a rendu muet et dont il a parfois cherché le visage dans les déliés de son encre. Ainsi se construit un homme. Avec des images, une poignée de mots et quelques rêves. Ainsi se raconte un écrivain de talent dans Une saison sur la Terre.
Sans doute fallait-il une musique pour mettre du liant entre les garçons et les filles d'une génération qui n'avait pas été travaillée à la hache par les tragédies...
Lambron met de l'ordre dans ses affaires intérieures et s'acquitte en remontant le temps de quelques dettes fondatrices. On trouve dans sa Saison un inventaire d'époque, de belles vues cavalières de Lyon en Florence du Nord,... un portrait sensible et affectueux de Philippe Sollers, celui qu'il «suivait des yeux», en ce temps-là (hum), un zoom très réussi sur l'entrée en scène des Rolling Stones au stade de Gerland en 1982 (Under My Thumb) et le souvenir d'honnêtes professeurs du lycée du Parc. L'ensemble dessine un mouvement qui nous émeut...
... «Une saison sur la Terre» est son meilleur livre. Pourquoi ? Il s'y abandonne à ces lumineuses années 70 où il sort du lycée et découvre les rues qui mènent à la campagne, les parcs qui mènent aux bancs des jeunes filles qui essaient leur premier rouge à lèvres. Les platanes de la cour d'école dessinent des ombres proustiennes sur pas mal de ces pages, mais, surtout, le murmure de la vie intense post-soixante-huitarde vibre à chaque phrase. Les lycéennes lyonnaises deviennent des sortes d'Indiennes souples qui portent bracelets, grigris et tuniques. Le monde du rock et de la pop, de Joe Cocker à Frank Zappa, de George Harrison à Hendrix, envahit les bacs des disquaires aujourd'hui disparus. Entre deux cours de philo à Lyon, Lambron lit ce qui s'écrit de neuf à Paris : Robbe-Grillet et Sollers, dieux de la modernité qui lapident la vieillerie littéraire ; notre auteur ajoute cette phrase magnifique : «Depuis trente ans, je me débats avec ce bovarysme intellectuel qui consiste à voir les écrivains plus grands dans l'absence.»...
Cette chronique frémissante, printanière, voluptueuse devrait porter comme sous-titre «Nous nous sommes tant aimés», en rappel du film italien d'Ettore Scola, tant les visages, les rencontres, les accents, les silhouettes, les jupes et les rues dégagent une joie, une ivresse. On se baigne jusqu'à la nuit et on se berce de promesses virgiliennes entretenues avec des joints. La guerre d'Algérie est finie, la sombre bacchanale mondiale n'a pas encore commencé : Lambron appartient à cette génération glissée dans la fissure heureuse de l'histoire française...
Le livre raconte à la fois une fête et un deuil, une pièce de théâtre heureuse et une scène vide. La fête est finie, mais elle hante le narrateur : obscure, spectrale, mouvante, indécise, tenace, coulisse pleine de fantômes...
Lambron tient encore de près - pour combien de temps ? - à cette France du temps des oriflammes et des gonfalons de Jean Vilar sur les créneaux du palais des Papes. Le temps des espérances, des promesses heureuses, des communautés de coeur est dur à dissoudre. Régis Debray ne dit pas autre chose depuis quelques années...
... Lambron raconte une adolescence provinciale dans un pays qui n'existe presque plus. Lyon, VIe arrondissement. «On vivait dans un dessin de Sempé.» Le jeune Marc allait au lycée du Parc, mangeait des yaourts Dany, retenait son souffle devant Claudia Cardinale dans Les Professionnels. Comme tout le monde à l'époque, il a grandi avec en tête Belphégor et Caroline de Monaco. A la différence de tout le monde, il a lu Un amour de Swann à 12 ans. «Les livres sont l'autoportrait d'une enfance.» C'est inouï le nombre de choses que connaît Lambron. Les anciens khâgneux s'identifient à leur culture multiforme, entre Gaffiot et disques Decca. Ce sont des gens pour qui le seul nom du cascadeur Gil Delamare ouvre des horizons infinis : semaines où l'on n'avait pas classe le jeudi, bandes dessinées de Pilote, couvertures de Charlie Hebdo, Actuel première manière. Cela tient de l'élégie, du bréviaire, de l'éphéméride. Malraux, avec ses tics et ses envolées lyriques, était «le Jimi Hendrix du gaullisme». La cinquantaine approche, on regarde derrière son épaule et un tas de fantômes surgissent. Qu'est-ce que c'était bien !
Il n'est pas anodin de noter que ce retour sur soi est déclenché par une silhouette féminine aperçue à un mariage en Normandie. Une éternité que l'auteur n'avait pas revu Marianne. La demoiselle l'avait sûrement marquée, puisqu'il s'en était inspiré pour un personnage de son roman Les Menteurs. Une chevelure sous un chapeau, une de ces circonstances durant lesquelles les invités aiment à se récapituler, et le passé remonte comme une marée...
C'était le 25 septembre 2004. Les voitures s'étaient rangées dans les chemins bordés de haies. Puis l'on avait gravi un sentier sinueux qui longeait un bouquet d'arbres. Flanquée d'un cimetière de campagne, la chapelle de Heurtevent se tenait en haut d'un monticule aux lignes douces. Depuis ce promontoire s'élevant au-dessus des champs, le regard embrassait les vallonnements du pays d'Auge. L'air était tiède, encore chargé des touffeurs de l'été. Comme le ciel s'était couvert, les plus prudents des invités avaient tiré des parapluies du coffre de leurs voitures. Des silhouettes en tailleurs et chapeaux, couleurs parme, pastel, rose shocking, s'appuyaient au bras de messieurs en costumes sombres. On s'acheminait vers la chapelle avec cet air des citadins qui musardent en humant l'air des prés. Un mariage à la campagne a toujours une nuance d'entre-deux charmant, où le parfum des arbres accompagne la cérémonie des hommes.
On célébrait les noces de l'une de mes cousines par alliance. Elle vivait à Paris, mais le lieu qu'elle avait choisi se rattachait au pays de son fiancé. Lorsque la messe commença, on constata que la chapelle, dont chaque travée était décorée de fleurs en bouquets, ne pourrait abriter toute la petite foule qui avait longé le rideau d'arbres et le cimetière tranquille. Certains invités restèrent debout au fond du choeur. Je rejoignis ceux qui se disposaient à l'extérieur, près du parvis.
Tout mariage marque le triomphe de l'espoir sur l'expérience, a dit Samuel Johnson. Je participais à l'espoir sans pouvoir m'empêcher d'évaluer l'expérience. Les cérémonies nuptiales font ressortir les couleurs des femmes. Jolies cousines dessalées qui n'ont pas encore sauté le pas du mariage et sont prêtes à battre des mains devant ce rêve de petite fille.
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