Auteur : Vénus Khoury-Ghata
Date de saisie : 20/11/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-7427-6022-0
GENCOD : 9782742760220
L'idée de ce roman m'est venue l'été de la grosse canicule. Je me suis retrouvée seule à Paris, seule dans mon quartier, et j'avais presque des hallucinations. Je quittais la maison comme on quitte l'enfer, pour aller me réfugier dans un café, le seul climatisé et le seul ouvert du quartier. Et j'avais l'impression, chaque fois que je me mettais à la même table, que le rayon de soleil qui venait échouer sur mes pages - parce que c'est là que j'écrivais - c'était mon mari mort il y a vingt ans et qui revenait me dicter. Il me racontait, il me demandait ce que devenait ma fille ; j'écrivais les réponses. De même, quand je retournais chez moi, je me mettais devant ma machine à écrire. Le soir apportait un peu de fraîcheur. J'avais l'impression que ma mère morte également venait se mettre derrière mon dos et qu'elle me dictait ce que je devais écrire. Elle me racontait cette maison, la maison aux orties, la maison de mon enfance, où les orties montaient à l'assaut des fenêtres, où il y avait un frère qui était poète, qui se croyait Rimbaud, et que le père a voulu punir parce qu'il se droguait. Il l'a envoyé chez les fous. Il a fini dans un asile d'aliénés. Il en est mort. Voilà, c'est l'histoire de la maison aux orties. Ce livre fait partie de ma vie. C'est toute mon enfance. Il a fallu la canicule, il a fallu la désertion de mon quartier, pour que j'ose raconter un scandale qui a eu lieu il y a quarante-cinq et qui colle à ma mémoire. Merci.
(Propos recueillis par téléphone)
Si les morts voulaient bien rester tranquilles, les écrivains pourraient inventer leurs histoires en toute quiétude. Hélas, au moment où Vénus Khoury-Ghata commence ce nouveau livre, elle ne soupçonne pas dans quels conciliabules ses défunts vont l'entraîner. C'est d'abord sa mère - pourtant analphabète - qui se penche par-dessus ses pages d'écriture, l'interpelle, la critique et y va de ses propres commentaires. Surgit cette maison d'enfance entourée d'orties, où planent les ombres d'un père menaçant et d'un frère trop fragile dont l'amour de la poésie fut traité, mais nullement guéri, aux électrochocs. Puis la silhouette de Jean, l'époux aimé, trop tôt et trop cruellement décédé. Et celle de M., peintre fantasque et narcissique, aux impérieuses prétentions de consolateur... Et enfin - parce que les vivants s'en mêlent aussi - le drolatique M. Boi-levent, le voisin de palier, "défenseur attitré des Indiens d'Amazonie". Et encore un marabout, un cercle littéraire, et surtout quelques chats...
Dehors, et ce n'est pas une coïncidence, la canicule accomplit dans la capitale son silencieux ouvrage.
On n'en finit pas de vivre avec ceux qui ont fait de nous ce que nous sommes. Voilà pourquoi ce roman aux inflexions très personnelles improvise une musique orphique, mystérieuse et envoûtante, oeuvre de poète autant que de mémorialiste, à lire et à entendre telle une élégie, pour que vienne la nécessaire paix intérieure.
Si le roman est l'art du mentir vrai, cette promenade poétique au pays des morts et de quelques vivants est un modèle du genre. Vénus Khoury Ghata y déploie avec grâce et élégance ses talents de conteuse, sa sensibilité de poète et son art d'habiter la langue française en la parfumant d'Orient.
L'écrivaine devant ses cahiers, ses fourneaux, son jardin fouille sa mémoire... Vénus Khoury Ghata écrit pour apaiser les tumultes de son coeur. D'une souplesse de chat, à fleur de peau et de mot, l'écriture sensuelle, sensible, parfois déchirante, souvent drôle, trace des chemins de lumière dans le bois obscur de la mémoire. Et le lecteur se laisse séduire, piéger par cette voix singulière qui le conduit au gré de sa fantaisie dans les méandres d'une vie qui, ainsi revisitée, est pure.
Prologue de V. Khoury-Ghata :
Une maison au bord des larmes, publié en 1998, fut suivi d'une correspondance intense avec mes lecteurs. Ils voulaient savoir ce qu'était devenu mon frère-poète interné dans un hôpital psychiatrique et si sa mère était toujours en vie.
La Maison aux orties en est la suite d'une certaine manière... Deux années de travail acharné, des dizaines de pages sacrifiées avec la fausse impression de coller à la réalité. Le mot "Fin" étalé sur la dernière page et m'étant relue, j'ai constaté que ces pages ne contenaient que des pépites de ce que j'ai vécu. L'écriture seul maître à bord a tiré les ficelles et m'a entraînée vers une réalité enrobée de fiction.
Il m'est impossible de faire la part du vrai et de l'inventé, de démêler la masse compacte faite de mensonges et de vérités. A quelle date exacte avait commencé la déchéance de mon frère ? Où fut enterré mon père ? La guerre limitant les déplacements, on enterrait sur place à l'époque. Les personnages de ce livre n'étant plus de ce monde, je les ai convoqués par la pensée et leur ai demandé de donner leur version personnelle des faits.
Penchée par-dessus mon épaule, mon analphabète de mère me dicte ses espoirs et ses désillusions. Mon jeune mari mort il y a plus de deux décennies me donne rendez-vous dans un café, non loin de mon nouvel appartement, et me demande de lui décrire ma vie après lui. Seul mon frère reste sourd à mes appels. Faut-il croire que ceux qui n'ont pas aimé leur vie refusent de frayer avec les leurs ?
Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, il y avait une maison encerclée par les orties et les mauvaises herbes. Des cris fusaient dès la tombée de la nuit. Plus tard, il y eut une autre maison en plein coeur de Paris. Les murs résonnaient des rires de l'enfant. La pipe du père dessinait des spirales de fumée en forme de coeurs.
Une troisième maison en bordure d'un bois a remplacé les deux autres. Celle qui écrit y vit en compagnie de deux chats et de livres.
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