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La naissance des seins. Suivi de Péan pour Aphrodite

Couverture du livre La naissance des seins. Suivi de Péan pour Aphrodite

Auteur : Dessins Jean Le Gac | Jean-Luc Nancy

Date de saisie : 06/07/2006

Genre : Essais littéraires

Editeur : Galilée, Paris, France

Collection : Lignes fictives

Prix : 22.00 € / 144.31 F

ISBN : 978-2-7186-0705-4

GENCOD : 9782718607054


  • Les premières lignes

Une élévation interminable, insensible mais appuyée sans hésitation, un soulèvement, une tension légère et souple jusqu'à l'extrémité de sa propre terminaison qui ne l'arrête pas mais qui l'élève encore et qui la resserre soudain, qui la colore et qui la fonce, qui la fronce et qui la strie méticuleusement pour résoudre sa saillie en la réplique close, symétrique, d'une bouche ouverte tendue, desserrée pour prononcer le mot qui se détache à lui seul - le sein - comme la présence nue, hors et très loin de tout langage, de l'élévation elle-même en soi simplement accomplie, apaisée, d'une pesée légère et mobile - un accomplissement lui-même toujours en devenir, ne cessant de se répéter -, ni la rondeur froide de la sphère de l'être, ni la courbe insidieuse du symbole, ni l'une, ni l'autre, mais leur dédoublement parallèle, catallèle et mutuel, l'un l'autre se défaisant, leur déliaison réciproque dans l'alternance gracieuse, enjouée, futile et rythmique d'une double élévation, envoi perpétuel de l'une à l'autre et mouvement - bougé qui ne doit rien aux muscles mais tout à l'émotion et à la gravité -, empêchant d'aboutir à une fin, mettant fin au règne des fins, offrant toujours à nouveau seulement la pesanteur et son envers, un résumé de la physique élémentaire et de l'âme du monde, une incessante naissance du monde, ni grande forme héroïque, ni épanchement lyrique, et pas non plus les cercles et les angles du concept, mais le besoin plus pressant que jamais, à la fin, de retourner la langue vers ce qui l'a touchée, vers ce qui l'a déliée bien avant tout langage, vers ce qui lui échappe, besoin, désir de retourner les mains vers ce qui tout d'abord a creusé et rempli leurs paumes, les a paumées courbes le long des courbes, des vases, des épures des choses, non pas pour revenir vers un commencement ni téter de la nostalgie, mais au contraire pour apprendre à nouveau combien il est, lui, le commencement, encore plus nouveau, en avant, inconnu, exposé, d'une différence qui n'est pas celle des mots et des choses, ni celle d'un sexe et de l'autre, ni celle d'une nature et d'une technique, mais bien plutôt la différence par laquelle chacun de ces différents précède l'autre indéfiniment, tour à tour, ne permettant pas le repos, troublant le repos, (faisant énigme et mystère, appelant le devin hermaphrodite, Tirésias aux seins de femme, avec son savoir, le leur, le savoir des seins des femmes au fond du ventre - devinez quoi) nous obligeant à nouveau, différemment, à ne pas laisser la raison chercher le repos, ainsi que Kant ne lui a plus permis de croire le trouver en se flattant de démontrer et de présenter la nécessité en soi de l'être lui-même, ou Dieu, nous obligeant donc à poursuivre sans lui (sans Dieu, sans Kant aussi) l'élévation de la raison vers une terminaison qui la met à bout sans déraisonner, sûre et rieuse à la fois d'elle-même, raison qui ne rend pas raison, qui ne se rend pas, qui ne s'exalte pas non plus dans cette élévation, mais qui redescend aussi bien, qui retombe non d'une chute mais d'un apaisement qui reste sans repos, qui laisse malgré tout un peu de joie au sein de l'aridité.


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