Auteur : Serge Sanchez
Date de saisie : 06/11/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-246-69471-7
GENCOD : 9782246694717
L'idée d'écrire la biographie de François Augiéras est venue tout naturellement. Je suis critique au Magazine littéraire, j'avais écrit plusieurs articles sur François Augiéras, et je me suis rapidement aperçu qu'il n'y avait aucun élément biographique pour expliquer cette vie étrange et hors du commun. Je dois dire que, dans le cadre d'un travail de journaliste, c'était un travail passionnant, dans la mesure où cela supposait une enquête très approfondie. Les éléments qu'il a fallu rassembler pour écrire cette biographie sont d'abord d'ordre littéraire, puisqu'on avait des livres à disposition. Ce qu'on ne savait pas et dont on n'était pas certain en réalité, c'est que ces livres puissent être un reflet biographique précis de la vie de François Augiéras. On pouvait supposer, en effet, que ce que François Augiéras raconte dans Le vieillard et l'enfant ou dans Domme était un peu délirant, qu'on avait affaire à un fou, à un être possédé par le langage et la spiritualité, qui vit dans des grottes, qui est à la fois homosexuel et zoophile, qui est un très grand marginal, que tout cela était le fait de quelqu'un qui faisait des élucubrations sur sa propre existence. Or, cela n'était pas du tout le cas. J'ai pu trouver, à la fois dans les archives et dans les témoignages de ses amis, des éléments très précis qui indiquaient que ses livres étaient, en réalité, un reflet un peu rêvé, si on peut dire, de sa vie, mais en tous les cas, un reflet tout à fait exact. On peut prendre l'exemple du mont Athos : Le voyage au mont Athos. François Augiéras était parti en Grèce, en quête d'un lieu sacré, d'un des derniers sanctuaires encore vivants d'Europe. Il a accompli ce voyage comme aurait pu le faire un pèlerin du XXVIIIe siècle. C'était donc un voyage spirituel dont il a donné le reflet dans son livre. Il ne s'agissait pas du tout d'une chose rêvée ; il n'a rien arrangé ; il a vraiment vécu sa vie comme il l'explique et comme il l'écrit. Je dois dire que la qualité principale de François Augiéras est de remettre en scène une spiritualité qui était bien à l'abandon avant lui, c'est-à-dire qu'on avait affaire à une littérature un peu engagée, un peu matérialiste. François Augiéras a voulu revitalisé des symboles très anciens, et toute sa littérature nous replonge dans une quête spirituelle de très haute envergure. C'est peut-être là, je crois, un de ses principaux apports, sinon le principal, à la littérature contemporaine. Il a d'autant plus sa place, aujourd'hui, que nous vivons dans une société de plus en plus inquiète, de plus en plus soumise à la matérialité, et qu'un écrivain comme François Augiéras nous redonne confiance dans le destin individuel de l'homme, et redonne, en tous les cas, un sens à la vie. Je vous dis au revoir, et je souhaite que vous trouviez, dans la lecture de François Augiéras, la nourriture spirituelle qui puisse vous accompagner d'abord dans la lecture de ce livre, mais aussi dans votre vie. C'est ce que je souhaite, en tous les cas. Au revoir.
(Propos recueillis par téléphone)
Par un de ces pressentiments dont il était coutumier, François Augiéras (1925-1971) avait deviné que sa notoriété serait posthume. La publication de sa première biographie devrait donner lieu à une reconnaissance attendue. Lorsque naît François Augiéras, le 18 juillet 1925 à Rochester, aux Etats-Unis, son père, professeur de musique, est mort depuis trois mois des suites d'une opération. Rentré en France avec sa mère, il passe quelques années à Paris, puis c'est le départ vers le Sud-Ouest, lieu d'origine de sa famille paternelle. Augiéras fera du Périgord magique, haut-lieu de la préhistoire, une terre spirituelle. Sous l'Occupation, il s'enrôle dans un camp de jeunesse. On joue du pipeau. On danse autour du feu. On rend un culte aux forces de la nature, ce qui convient au nomade qu'il sera toujours. N'ayant guère la fibre maréchaliste, il finit par devenir acteur dans un théâtre de marionnettes ambulant puis moniteur pour jeunes délinquants... En 1944, il s'engage dans la marine à Toulon. On l'envoie en Algérie et le désert le révèle à lui-même. Deux ans plus tard, il se rend chez son oncle, le colonel Augiéras, personnage excentrique, qui vit dans un musée fortifié en plein Sahara. Avec cet oncle, il découvre l'homosexualité. De cette rencontre, naît Le Vieillard et l'Enfant, livre publié à compte d'auteur sous le pseudonyme d'Abdallah Chaamba et envoyé à des correspondants choisis. Parmi eux, André Gide. Augiéras le rejoindra en Sicile, puis à Nice. Deux entrevues émouvantes, ultime et brève incandescence amoureuse dans l'existence du vieil écrivain qui meurt quelques mois plus tard. François a à peine vingt-cinq ans. En maraude sur les chemins du monde, Augiéras séjourna ensuite au mont Athos et envisagea de s'y faire moine. C'est là qu'il approfondit sa connaissance des icônes, avec ce fond d'or qu'on retrouvera dans ses propres peintures. Car on sait peu qu'il fut aussi peintre. Ses oeuvres, aujourd'hui très recherchées par certains collectionneurs - on pourrait presque dire des initiés- sont imprégnées d'un mystère sacré, au même titre que certaines oeuvres d'art primitif, d'Océanie ou d'Afrique. Nomade, aventurier, barbare d'Occident, comme il se nommait lui-même, Augiéras finira à l'asile, parmi les «vieux, les indigents, les idiots du village». Parachevant l'existence d'un artiste maudit, artiste païen en quête de dépassement spirituel, il meurt au CHU de Périgeux d'une crise cardiaque, en décembre 1971, à quarante-six ans seulement. «Ma plus belle oeuvre d'art, serait-ce ma vie ?» se demandait François Augiéras. Epopée drôlatique, à la fois grandiose et misérable, son existence prend souvent des allures de légende ; traversée de flamboiements, de magie, comme celle d'un Van Gogh ou d'un Rimbaud, c'est une passionnante aventure spirituelle. Sa biographie se lit comme un livre d'aventures.
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Les lecteurs du Vieillard et l'enfant, livre longtemps confidentiel signé d'un pseudonyme (Abdallah Chaamba), savaient quel étrange génie habitait l'auteur. Les familiers du Maroc n'ignoraient pas que c'est sur la plage d'Agadir que François Augiéras avait eu la révélation de son destin: errer à la surface de la terre, dans les cailloux du Sahara ou sous les ciels du mont Athos. L'errant avait entretenu autour de lui une réputation sexuelle qui lui faisait trouver son plaisir dans les mêmes ruelles qu'André Gide, par ailleurs l'un de ses premiers lecteurs, mais également dans les bordels arabes, cela aussi était connu. Et nous avions pris connaissance tardivement (dix ans après) de sa fin misérable dans un hospice de Périgueux, en 1971, parmi les vieillards et les fous.
Ces éléments épars formaient un puzzle mystérieux que le temps n'effaçait pas. Augiéras était une légende sans tapage, mais qui durait, car elle semblait toujours renaître d'une écriture où l'on sentait la présence plénière d'un homme et son besoin d'absolu...
Serge Sanchez nous propose une biographie à la fois précise et rêveuse de ce météore à la barbe de bouc...
Extrait de la préface de Serge Sanchez :
Un repère dans le monde d'aujourd'hui
On vous rendra enfin justice, mais les hommes sont longs à s'émouvoir de ce qui les dépasse.
Bissière À François Augiéras
Ecrire une biographie nécessite l'assentiment posthume de celui dont on raconte la vie. L'auteur ne choisit pas son personnage, il fait une rencontre. Et celle de François Augiéras ne peut laisser indifférent.
Maints témoins l'affirment encore : Augiéras fascinait. Très beau durant sa jeunesse, il cultivait joyeusement le scandale. D'abord, il y eut l'homosexualité, plus que mal vue en son temps : interdite par la loi. Augiéras en parlait sans voiles, et même avec lyrisme. Comme durant l'Antiquité, l'amour des hommes relevait selon lui du perfectionnement spirituel. Il avait vingt-deux ans lorsqu'il partagea le lit de son oncle Marcel, vieux colonel retiré en plein désert algérien. A la suite de cette mésaventure, il écrivit le Vieillard et l'Enfant. Pour comprendre véritablement ce livre à la réputation scabreuse, il convient de le replacer dans son contexte historique : publié alors que le peuple algérien s'éveillait à l'idée d'indépendance, il dénonce les abus de certains coloniaux à l'encontre des petits Arabes.
La Collaboration, maintenant. Comme la plupart des adolescents de son âge, Augiéras fut embrigadé dans les jeunesses du Maréchal. Instinctivement lié aux forces naturelles, il montra de l'enthousiasme pour les marches en forêt, les réunions autour du feu, ce «grand camping national» que fut l'Occupation. Il avait quatorze ans au début de la guerre. C'était fort jeune. Une adolescence au temps du Maréchal reste néanmoins un des livres les plus justes sur l'état d'esprit de la génération qui fit son apprentissage durant cette période sinistre. Augiéras ne dissimule rien de ce que beaucoup ont préféré oublier. C'est précisément ce qui fait son intérêt. Faut-il ajouter qu'il n'y eut jamais chez lui de racisme : non sans une certaine fierté, il lui arrivait d'affirmer qu'il avait du sang juif par sa mère (ce qui n'a pu être vérifié) ; en outre, bouleversé par la misère des Arabes dès 1945, attiré par la vie nomade, il signa ses premiers livres du pseudonyme d'Abdallah Chaamba. Jamais Augiéras n'adhéra au nazisme. Comme tout individualiste, il avait la dictature en horreur.
Jeter de la lumière sur ces points, entre cent autres, a demandé trois années de travail. Une longue et passionnante enquête qui mit à contribution à la fois mon expérience de journaliste d'investigation et de critique littéraire.
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