Auteur : Marc Crépon
Date de saisie : 09/03/2006
Genre : Politique
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : La philosophie en effet
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-7186-0704-7
GENCOD : 9782718607047
Ce qui n'«appartient pas» à l'Europe est aussi, d'une façon ou d'une autre, «venu» à elle - et donc lui «appartient», au moins en partie; ce dont on fait le propre de l'Europe existe aussi en dehors d'elle - et donc ne lui appartient pas (ou plus) en propre.
De ces deux propositions, il est nécessaire de faire les prémisses de toute réflexion sur l'Europe et sur son identité, faute de quoi on s'expose à deux écueils qui sont, en même temps, des formes de violence récurrentes : désigner, marquer (quand ce n'est pas dénoncer ou condamner) dans l'Europe (à l'intérieur de ses frontières) ce qui ne serait pas européen (ce qu'on refuse à tout prix de reconnaître comme tel) et, dans un geste qui n'est pas symétrique, réserver à l'Europe tel ou tel trait supposé de son identité (la raison, le progrès, la science, les droits de l'homme, etc.).
L'Europe, ainsi, ne se définit pas autrement que par un double réseau de relations: celles, sans doute, que les «nations européennes» ont entretenues les unes avec les autres (leurs échanges, leurs importations réciproques, leurs traductions), mais celles, aussi, que les «Européens» ont construites avec ce qu'ils ont rêvé, imaginé ou fictionné comme leurs altérités.
Interrogeant la pluralité des langues et des mémoires qui font l'Europe, c'est la signification de ce double réseau qu'Altérités de l'Europe entend interroger. La réflexion y croise et sollicite quelques-unes des voix qui auront aidé à le penser: Herder, Mandelstam, Husserl, Patocka et Derrida.
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Extrait de l'introduction :
««Mais qui est donc Européen ?» À cette question qui ponctue chaque nouvelle avancée de la construction européenne, Paul Valéry tentait déjà d'apporter une réponse. Le 15 novembre 1922, dans une conférence donnée à l'université de Zurich, en invoquant une «triple influence». Serait «européen» tout peuple ayant hérité de Rome la majesté des institutions et des lois, du christianisme l'examen de soi-même et de la Grèce la discipline de l'esprit. Mais il précisait en même temps que, s'il se risquait à une telle définition, c'était «avec bien des réserves, avec les scrupules infinis que l'on doit avoir quand on veut préciser provisoirement ce qui n'est pas susceptible de véritable rigueur».
Alors même que l'un ou l'autre de ces héritages - à commencer par l'héritage chrétien - se trouve régulièrement invoqué pour penser l'identité de l'Europe, pour en tracer et, dans un geste consécutif, en fermer les frontières, ce sont d'abord ces scrupules et ces réserves qui doivent être retenus, avant toute définition, toute identification, toute appropriation de l'Europe. De cette logique de l'appartenance il faut, en effet, aussitôt marquer les limites. D'abord, on notera que Valéry, comme tant d'autres avant et après lui, replie l'héritage judéo-chrétien de l'Europe sur un héritage exclusivement chrétien. Nulle part il n'est fait mention dans sa conférence de ce que l'Europe doit au judaïsme. Pas plus, au demeurant, qu'à l'islam. Des trois grands monothéismes, seul le christianisme est invoqué. Ensuite, cette logique achoppe elle-même sur deux écueils. Le premier est qu'aucun de ces trois héritages n'est le propre de l'Europe. L'influence de la Grèce, celle de l'Empire romain et celle du christianisme se sont étendues bien au-delà des «frontières» qu'on lui prête. Le second est que, comme le signale déjà l'impasse faite sur le judaïsme et l'islam, ce triple héritage ne saurait suffire à définir l'«identité» de l'Europe et des Européens. Il ne saurait exclure d'autres influences, qui doivent elles aussi être considérées comme constitutives de cette «identité»...»
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