Auteur : Tania de Montaigne
Date de saisie : 08/03/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Flammarion, Paris, France
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-08-068910-8
GENCOD : 9782080689108
Dans le monde, toutes les trois minutes, une femme est quittée, n'importe quelle femme, une belle, une moche, une pas gentille, une très sympa, une qui raconte mal les blagues, une Américaine avec des faux ongles, une coureuse de fond mexicaine, une vidéaste hongroise qui déclame des chansons réalistes habillée en poulet. N'importe quelle femme. Dans les films, quand une femme est quittée, elle entre dans une agence de voyages. Sans regarder la personne au guichet, elle dit : Donnez-moi un billet pour n'importe où, un aller sans retour. Et hop, elle part.
Je ferai comme dans les films. Tokyo est évidemment le lieu parfait. Tokyo c'est loin, les gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Compte tenu de ce qui m'arrive, savoir que je ne finirai pas aveugle et amputée des deux jambes est une bonne nouvelle.
Auteur (Patch, Geneviève et la théorie du 5), chroniqueuse télé (Field dans ta chambre, Nous ne sommes pas des anges...), bientôt chanteuse (un album en préparation et des concerts aux Francofolies), Tania de Montaigne a tous les talents et, en particulier, celui de nous faire partager son inimitable rire.
«Au commencement était le verbe, dit-on. Je soupèse chaque terme, je doute mais suis-je ? Au commencement était le verbe, j'en sais quelque chose, je travaille pour le dictionnaire le plus vendu en France et dans les pays francophones, sauf en Belgique où le marché est tenu par notre concurrent, un type malhonnête qui doit tout â sa famille. Méfions-nous des fils de famille, ils croient que tout leur est dû et, pour une raison qui nous échappe, personne ne souhaite leur donner tort.
Je travaille pour le dictionnaire, je tape des mots, des définitions. Je tape v i. pour verbe intransitif, n. m. pour nom masculin, a. pour adjectif, inv. pour invariable. Je tape n. f., v. t., n. m, inv., je tape des noms propres, des dates de vie et de mort, des proverbes, des préfixes, des suffixes.
Au début, on était un peu méfiant à mon égard, on voulait me donner ma chance mais on s'attendait à ce que je n'y arrive pas. Les gens comme moi n'y arrivent pas car ils viennent d'ailleurs, ils viennent de banlieue et la banlieue c'est loin, le français n'arrive pas vraiment jusque-là. On dit lutsa tu /e ffes ta race ou bien ? pour dire bonjour alors évidemment, l'imparfait du subjonctif... On dribble avec nos pieds, comment penser avec nos têtes ? On deale avec nos mains, comment réfléchir avec nos cerveaux ? Les gens comme eux pensent que les gens comme moi ont fait français deuxième langue. Les gens comme eux pensent que la langue de chez nous s'invente ailleurs, qu'elle est étrange et parallèle, qu'elle est simple, si simple que les gens comme nous doivent apprendre le français avec des pincettes, du doigté et beaucoup de temps. C'est comme le Scrabble mais sans mot compte triple. La fille de ZUP élève de ZEP regarde passer les RER. C'est comme les chiffres et les lettres sans le compte est bon. Fini d'attendre le train de 15 h 33 ou l'omnibus de 16 h 57, le citéen guette l'arrivée d'un RER nommé BALI, MONA, SARA, BIPA ou HIVA...»
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