Auteur : Maurice Pons
Date de saisie : 30/04/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Dilettante, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-84263-122-2
GENCOD : 9782842631222
Maurice Pons - sortilèges, vertiges et poisons - maison de méfiance depuis 1951, nous dit l'enseigne. Et les neuf soeurs, atrocement exquises, qui forment la ronde de ce recueil, rajouteront une étoile à la réputation de notre as en chausse-trappe, aiguillage sans issue et lucarne ouverte sur le grand Rien. Nul besoin, chez Pons, de convoquer l'horrifique brocante de l'effroi, tout s'y nourrit d'attente atroce - comme cette fenêtre, là-bas, qui ouvre sur le monde -, de dépit violent, celui de ce marin seul à fêter un amer Noël dans une ville en liesse, d'espoirs morts, propres à ces tribus migrantes, en route vers un supposé bonheur, de bijoux rampants, de coups d'archet vertigineux, de sonnettes fantômes et de rencontres nocturnes pour de labyrinthiques terreurs. Et le tout porté par un lyrisme exact, un verbe tenu, sans faste ni bavures, qui pique où se hérisse la peur, incise où s'engouffre l'angoisse. Neuf mauvaises fées autour de votre réveil, neuf gouttes de sueur froide dans un plein bol de fièvre.
Mais qui donc frappe à la porte ? Quelle porte ?
Maurice Pons est un auteur rare : une dizaine de titres en près de quarante ans d'écriture. Mais ce sont des titres qui ont marqué, des livres que les lecteurs n'oublient pas.
Il neige souvent dans les nouvelles de Maurice Pons. Les villages perdus dans la montagne et les maisons délabrées ne sont guère accueillants pour les voyageurs sans bagages qui voudraient y prendre un léger repos. Les hommes rêvent de jeunes filles qui ne reviendront jamais sonner à leur porte. Les vieilles femmes marchent vers la mort, le dos courbé et l'esprit ailleurs. Les soldats gagnent à la fête foraine des bouteilles de champagne au goût d'eau vaguement pétillante. Quant aux jeunes mariés, ils feraient mieux de rester dans leur chambre nuptiale plutôt que de jouer les pilleurs de tombes... Maurice Pons écrit depuis cinquante ans des oeuvres aussi brèves que rares, telles Métrobate, en 1951, ou Virginales, en 1955. Tantôt graves comme la fatalité, souvent vénéneuses, à la fois lyriques et glacées, les onze nouvelles de Délicieuses Frayeurs sont à lire au goutte-à-goutte. Non qu'elles vous empoisonnent, mais elles risquent de vous obliger à faire un pas de côté, la tête vertigineuse.
«Il y avait dans leur chambre quatre lits blancs, mais une seule fenêtre.
- Dis-nous, Karl, dis-nous ce que tu vois par la fenêtre...
Car les malades sont, comme les enfants, envieux des moindres plaisirs. Leurs lits gréés comme des caravelles, ils avaient appareillé pour de longs voyages immobiles. Tristes voiliers sur l'océan des rêves, dans le silence interminable de l'hôpital, ils crevaient lentement les vagues de leur ennui et, heure par heure, avec la majestueuse lenteur des flottes, ils doublaient l'une après l'autre leurs journées comme des caps. Pour seul horizon, la blancheur des murs.
Nul ne saura pourquoi ni en quelle heure la vie repoussa ici ces épaves. Eux-mêmes se savaient échoués en des lieux sans nom ni visage, où ils n'avaient plus rien â attendre d'un monde si avare de signes. Ah ! si Karl, au moins, voulait regarder par la fenêtre - peut-être voyait-il une ville, peut-être le clocher d'une église ? -, il pourrait faire entrer dans la chambre le mirage d'un souvenir.
Une fois, une seule fois, il avait dit : «La neige.»
Et, avec ce seul mot, ils avaient vécu des semaines. Chacun avait retrouvé dans sa mémoire la fraîche image de sa ville toute blanche, un petit vent d'hiver, les pas feutrés sur les trottoirs et l'haleine brillante des chevaux le long des fleuves. A chaque aube, depuis, ils avaient espéré de Karl une parole, mais chaque soir retombait maintenant sur son silence. Karl restait comme anéanti sur son lit, les yeux hagards et, souvent, cette douleur dans le ventre qui le faisait râler de longues heures. Quand ses amis d'infortune le pressaient par trop de questions, Karl répondait seulement d'un vague sourire triste, et l'on voyait ses veines se gonfler sur le front. Une nuit, il avait gémi plus que de coutume, et au matin les brancardiers vinrent le chercher. La journée se passa dans une mortelle attente, puis un garde, un peu plus tard, vint chercher ses pauvres affaires. Personne n'eut besoin de l'interroger. Le lendemain, les femmes de ménage changèrent les draps, et son lit, depuis presque une semaine, restait vide...»
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