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Carnet de notes : journal 1980-1990

Couverture du livre Carnet de notes : journal 1980-1990

Auteur : Pierre Bergounioux

Date de saisie : 29/06/2006

Genre : Essais littéraires

Editeur : Verdier, Lagrasse, France

Prix : 35.00 € / 229.58 F

ISBN : 978-2-86432-466-9

GENCOD : 9782864324669


  • La présentation de l'éditeur

Nulle désillusion ne se compare à celle que la génération d'après-guerre a connue. Au printemps des années soixante a succédé l'hiver, qui dure encore, des années quatre-vingt. Les grandes espérances ont pâli, la vie perdu la saveur qu'on lui trouvait. Le changement d'horizon, la fin d'une époque, c'est à l'échelle des heures, dans le détail de l'expérience personnelle qu'on en prend la mesure. Ces notes, prises au jour le jour, depuis vingt-cinq ans, accusent avec les progrès de l'âge, l'érosion du bonheur qui avait été donné, pour commencer.





  • La revue de presse Jean-Baptiste Harang - Libération du 16 mars 2006

«Ma 16. 12. 1980. Levé avec une heure de retard. Paul, qui pousse une dent, nous a tenus éveillés longtemps cette nuit. Commandé l'Histoire universelle des explorations. Ce cahier parce que je sens que s'effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l'éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J'aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d'avant ­ d'avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l'urgence, de la certitude de mourir. Mais c'est parce qu'elles m'étaient épargnées que je n'ai pas éprouvé le besoin de rien noter.» Voilà la première des peut-être trois mille dates de dix années du journal de Pierre Bergounioux, celle qui en dit le pourquoi : conserver quelques lignes du temps d'avant, ou plutôt la gageure de tenter de conserver en quelques lignes le temps d'avant, et déjà trahir par une tournure frottée d'occitan (ce n'est pas la dent qui pousse, mais le petit Paul, au monde depuis peu de mois, qui pousse sa dent) le malaise qu'on a de vivre dans un pays qui n'est pas le sien.

Ce mardi 16 décembre 1980, Bergounioux n'a encore rien publié, il ne nous est rien, et la modestie de son propos ne l'adresse qu'à lui seul, même si, dès ces premières lignes, il touche à notre lot commun, mourir...

son journal nous regarde. Sa vie est le terreau de ce qu'il nous a mis sous le nez pendant vingt ans. Il dit qu'il l'écrit, ce journal (ce book day, comme il dit, dans l'un des rares anglicismes du livre), qu'il l'écrit pour retenir ce qui meurt et ajoute en confidence au Monde qu'il le publie pour s'en débarrasser. Mais ce qui meurt, c'est nous, et on ne se retient pas, quant à se débarrasser de ces traces de griffes qu'on a laissées sur la falaise en tombant dans le précipice, ne trouvant rien où s'agripper quand la vague noire nous aspire, il faudrait beau voir : ce sont nos pas dans la neige, pour l'éternité vaine d'une courte saison. Lors de cette première rencontre, en 1992, Pierre Bergounioux nous avait servi dans l'élan de sa voix unique, à la fois sourde et claire, capable de dérouler comme des couleuvres souples des phrases qu'on devine emmêlées dans sa gorge nouée, fragile, opérée, des phrases écrites, comme lues sur l'improbable tableau noir de son âme, improvisées pourtant, irréductibles à de plus simples, compliquées et limpides, Bergounioux, donc, nous avait servi une tentative d'autobiographie scandée par un module de dix-sept ans...

On sort de ces mille pages essoré, hébété, incrédule au malheur de celui qui nous y a portés, il dit le 25 juin 1990 : «Cela fait des années que je suis continuellement malheureux» (page 896). Mais nous savons qu'à la page 10, se souvenant de 1973, Pierre Bergounioux écrivit : «Nous étions pleinement heureux alors, Jean venait de naître. Les parents vivaient», et qu'il récidive page 467 : «Le bonheur existe. J'en suis rempli à ras bord.» On ne se plaint pas, et, comme il le fait lui-même page 874, «Je remets son capuchon au stylo et m'en vais chercher l'oubli dans le sommeil.»



  • Les premières lignes

«Ma 16.12.1980.

Levé avec une heure de retard. Paul, qui pousse une dent, nous a tenus éveillés longtemps, cette nuit.

Commandé L'Histoire universelle des explorations.

Ce cahier parce que je sens que s'effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l'éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J'aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d'avant - d'avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l'urgence, de la certitude de mourir. Mais c'est parce qu'elles m'étaient épargnées que je n'ai pas éprouvé le besoin de rien noter.

Je 18.12.1980.

Orage dans l'après-midi, chute épaisse de grêle et de neige fondue, lumière verte, crépusculaire, puis bleuâtre. Sur le ciel congestionné, uniforme, glissent de ronds petits nuages plus clairs.

Je lis et annote le Dictionnaire raisonné de la théorie du langage. Bien des notions qui demeuraient imprécises ou simplement latentes dans les précédents travaux de Greimas reçoivent de ce traitement lexicographique une parfaite clarté. Certaines distinctions m'auraient bien aidé, en 1975, lorsque je peinais à démêler l'appareil complexe de miroirs et de renvois dans lesquels Flaubert s'ingénie à prendre au piège ses destinataires pour les dessaisir d'eux-mêmes.

Ve 19.12.1980.

En matinée, à Paris, avec Cathy. Il a gelé très fort sur la grosse pluie d'hier. Le portail était couvert de glace, la serrure bloquée, la terre amassée, au bas de l'allée, sur le ciment, durcie. J'ai dû me servir de la bêche pour ouvrir le vantail.

Rue Latour-Maubourg, pour récupérer les deux tomes de Bernardin de Saint-Pierre que Gérard G. m'a envoyés, par l'intermédiaire d'un ami à lui, d'Aix-en-Provence. À la Fnac, ensuite. Nous achetons des calculatrices pour Jean et Marie, des Pléiades.

J'avale la Correspondance 1852-1856 de Flaubert. Beaucoup (trop) de lettres à Louise Colet. Embarrassé de tendresse et de prévenances et de bons conseils, le gros bonhomme y est rarement lui-même. Ce qu'il écrit à Bouilhet, en revanche, a le mordant des années 1840 - grosse plaisanterie, anecdotes raides, «citations».

Papa appelle vers dix heures, me brocarde, comme ça, d'entrée de jeu, et je me sens profondément blessé, dépouillé de tout, comme anéanti, comme au temps de l'enfance. Vers quinze ou seize ans, aux pires heures, je me demandais quels seraient nos rapports lorsque je serais devenu adulte. Je suis fixé, maintenant. Ce sont les mêmes...»


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