Auteur : Sergio Dalla Bernardina
Date de saisie : 06/03/2006
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : Métailié, Paris, France
Collection : Traversées
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-86424-570-4
GENCOD : 9782864245704
Lorsque que l'homme parle des animaux, parle-t-il seulement des animaux ? Est-ce que saint François communiquait vraiment avec le loup et les oiseaux ou n'était-ce qu'un art et une technique de prédication ? Est-ce que Konrad Lorenz parle seulement des oies lorsqu'il les décrit ? De qui et de quoi parle l'anthropologue lorsqu'il s'intéresse à l'imaginaire symbolique des hommes sur les animaux ? Sergio Dalla Bernardina nous questionne non pas sur les vérités scientifiques concernant notre connaissance réelle des animaux mais sur tous les "à-côtés" par lesquels, volontairement ou involontairement, ils font passer des messages d'une autre nature. Une chose est certaine, c'est que l'on n'aime pas les animaux "dans l'absolu", on les aime ou on les déteste par rapport à une situation.
Souvent l'animal ou sa reproduction, plutôt que de nous aider à réfléchir sur les conduites des hommes, nous sert à les oublier.
Devenus paradigmatique dans notre société contemporaine, les animaux ou l'idée même de leur existence servent d'exemple pour la bonne gouvernance. C'est comme cela que la réintroduction des loups à Yellowstone a permis de chanter le retour de la famille traditionnelle dans un monde bien hiérarchisé où toute forme de déviance est sévèrement réprimandée... Pourtant, la question reste est-ce qu'il faut retenir le discours de tendresse sur les animaux ou accepter la réalité : le plaisir d'exercer son pouvoir, de dominer un autre ou la nature à travers la domination qu'on exerce sur eux.
S. Dalla Bernardina passe en revue toutes nos situations actuelles et nos discours avec et sur les animaux. "Hommes de gauche et chiens de droite" réactive les questions sur "la race" ou a minima sur le caractère et des chiens et des cynophiles, l'auteur allant jusqu'à poser des questions taboues : "Les écologistes sont-ils des racistes comme les autres ?" Il se permet aussi de comparer les zoophiles et les ethnophiles, allant jusqu'à se demander si l'amitié homme-animal ne serait pas une sorte de modèle de subordination. Bien sûr, la question actuelle du loup ou plutôt de sa réintroduction physique dans notre univers est envisagée et discutée, ce qui permet de questionner notre rationalité actuelle... en attendant les loups d'appartement. Il oppose, toujours autour de la bête, les plaisirs du chasseur aux souffrances de l'écologiste, reposant le problème des territoires de la perversité et de la méchanceté qui unissent le couple prédateur-proie. Plus grave enfin, il soupçonne que dans l'idée contemporaine de l'abolition des espèces à travers les récits animaliers (contes et légendes) et la réalité historique, les camps de concentration, on exprime une ultime modernité où l'humain est confondu avec l'inhumain, l'animalité l'emportant dans la plus parfaite indifférence, la question restant aujourd'hui de savoir pourquoi nous adhérons sans réserve à des histoires entre vivants qui nous stigmatisent ?
S. Dalla Bernardina, avec une réelle originalité et un oeil à la fois neuf et distancié (il nous vient d'Italie et s'inscrit dans sa tradition anthropologique), à partir d'exemples et de références amusantes (ou pas), nous fait à la fin réellement réfléchir sur le rapport que nous entretenons avec les animaux aujourd'hui et sur l'enjeu, réel ou imaginaire, que cela implique.
Sergio Dalla Bernardina est professeur d'ethnologie à l'Université de Brest où il dirige le séminaire permanent d'anthropologie de la nature : «Ordre naturel et bricolages humains.» Il est notamment l'auteur de L'Utopie de la nature. Chasseurs, écologistes, touristes (Mondadori, Milan ; Imago, 1996, Paris).
«"De qui parle le récit ?" demandent Esope et Jean de la Fontaine à la fin de leurs fables. "Il parle de toi, ô lecteur, de tes faiblesses et de tes contradictions". "C'est possible, pourrait répondre le lecteur, mais d'abord, et peut-être notamment, il parle de vous, chers auteurs. Et il nous dit combien vous êtes sages, intelligents, sensibles et désintéressés". Derrière la controverse, une évidence transparaît: dans un cas comme dans l'autre, la narration ne concerne pas les animaux. Elle les met en scène, c'est vrai, mais en tant que représentants de l'espèce humaine.
S'interroger sur les intentions, manifestes et latentes, du récit animalier peut ouvrir la voie à des questions impertinentes. Par exemple : saint François, ancêtre mythique de l'écologie moderne, communiquait-il vraiment avec les animaux ? Est-ce que les destinataires de ses sermons étaient-ils réellement le loup, les oiseaux, la lune, le soleil ? Ne serait-il pas plus approprié de considérer les créatures évoquées dans son cantique comme de simples supports allégoriques ?
On pourrait avancer que, si cette question se pose, c'est en raison du caractère "parabolique" du message franciscain, s'inscrivant dans une tradition de très longue durée : l'art et la technique de la prédication. Mais il suffit de changer d'horizon et de se transférer dans le monde contemporain, pour s'apercevoir que cette ambiguïté n'a rien de typiquement religieux. Konrad Lorenz, dans ses oeuvres d'éthologue, parle-t-il vraiment des animaux ? La réponse naturellement est "oui". Mais est-ce qu'il parle seulement des animaux ? L'objectif de ses récits ne dépasse-t-il pas la simple description naturaliste ? Cette question peut paraître secondaire, sorte de sophisme nous éloignant de l'essentiel du propos éthologique. Nier sa légitimité, cependant, reviendrait à nier la légitimité des sciences humaines. On reproche parfois aux anthropologues de mettre sur un même plan le discours vernaculaire sur les animaux, truffé d'anthropomorphismes, de préjugés, de fantasmes, et le discours des scientifiques, bien plus proche de la réalité objective. Pour dissiper ce malentendu, il suffit de rappeler que l'anthropologue, n'étant pas un zoologiste ni un technicien des Eaux et Forêts, travaille sur le symbolique : sa tâche, dans ce sens, revient à repérer et à interpréter ce qu'il y a d'allégorique, d'allusif, dans le discours de son prochain (un prochain qui se présente à ses yeux dans le rôle d'un "simple" acteur social, même lorsqu'il est très intelligent et cultivé). Ce qui fait l'objet des analyses et des interprétations anthropologiques n'est pas le contenu explicite des propos d'un savant comme Lorenz. Leur pertinence scientifique n'est nullement en cause. Le fait est que ces propos sont inévitablement polysémiques. Ils nous transmettent des vérités scientifiques incontestables, mais à côté, volontairement ou involontairement, ils font passer des messages d'une autre nature...»
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