Auteur : Pascal Quignard
Date de saisie : 04/03/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-07-076538-6
GENCOD : 9782070765386
«Loin devant les villas sur la digue, elle se tenait accroupie, les genoux au menton, en plein vent, sur le sable humide de la marée. Elle pouvait passer des heures devant les vagues, dans le vacarme, engloutie dans leur rythme comme dans l'étendue grise, de plus en plus bruyante et immense, de la mer.»
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Pour Pascal Quignard, l'écriture, avec la lecture son corollaire, est une forme de respiration. Une manière de vivre et d'être au monde. Un art de conjuguer l'érudition, la sensualité et une certaine ascèse. Par-delà les diverses formes qu'elle emprunte - récits, romans, traductions, essais -, l'écriture de Quignard est immédiatement reconnaissable.
Elle est son identité. Après la réédition à l'automne dernier de ses premiers écrits et de textes épars ou inédits, voici un roman : Villa Amalia.
C'est une femme qui est au coeur du récit. Elle est musicienne, compositrice ; abandonnant son patronyme d'enfance, elle a pris pour nom Ann Hidden («caché», en anglais), manière, déjà, de rompre avec le passé et d'annoncer l'avenir. Surprenant son mari avec une autre, elle décide d'en finir avec les mensonges et de disparaître. Elle efface une à une ses traces... Villa Amalia est d'abord un livre sur la disparition... à travers cette histoire qui se joue entre l'ombre d'une disparition maîtrisée et la lumière d'une reconquête de soi, c'est de musique que nous parle Pascal Quignard... Pascal Quignard laisse affleurer beaucoup de lui dans ce roman où l'écriture, comme le corps d'Ann Hidden, tend vers l'épure ; sans pour autant trahir cette femme révoltée et sereine qui partage avec lui le goût du silence...
Elle veut qu'on l'appelle Ann. Pour son ami Georges, elle était Anne. L'état civil la nommait Eliane. Au fil du temps, elle a laissé tomber des lettres de son prénom. Elle voudrait tout laisser tomber. Tout ce qui l'a fait vivre jusqu'au jour où elle découvre qu'elle n'est rien, puisque l'homme qu'elle aime ne l'aime plus, ou en aime une autre. Peut-être l'aime-t-il encore, mais elle n'aime plus être celle qu'il aimait. Elle vend son appartement. Part vers l'eau, la Bretagne, Ischia ; revient, repart, manque mourir, renaît.
Dès les premiers mots, le nouveau roman de Pascal Quignard fait entendre sa voix à la fois étale et pressée, ses coups d'archet sans complaisance, coupant sa musique de tout pathos. Cette fois, il trace le portrait d'une femme qui disparaît. Mais disparaître n'est pas facile, il y faut de la persévérance, de la hargne même. Ann vivante fait pour elle ce que nos proches font quand nous sommes morts : elle jette les restes de vie, les restes de sens accumulés... Il y a l'eau, les eaux. Beaucoup de fleuves ou de rivières, comme toujours chez Quignard : la Seine, le Loing, l'Yonne, l'Avre. Des noms dont les syllabes veulent dire quelque chose, évoquent d'autres noms. Beaucoup de brumes. Des bancs flottant dans l'automne. La femme s'y cache et voudrait être comme l'haleine du matin, se dissipant quand monte le midi ; comme l'eau, jamais là où on l'attend. Elle reflue quand on la touche, et va couler son sort au loin, indifférente à tout ce qui n'est pas la perte. Mais face à la mer Ann se trouve. Quignard élargit son horizon d'eau, et malgré sa brièveté - ou par elle - son roman débouche sur l'infini, sur des images presque blanches... Avec la voix, les noms propres sont la signature de Quignard romancier. Seinecé, Furfooz, Chenogne. Des noms qui sonnent comme l'écho d'un sens perdu...
Les grands romans ne donnent pas de leçon. S'ils contiennent un enseignement, c'est par surcroît, en plus du bonheur qu'ils procurent en tant que romans. Pascal Quignard le sait, qui a d'autres lieux pour déployer ses exercices de pensée. Une pensée extraordinairement mobile et proprement littéraire, car il aime à préciser qu'il n'est pas philosophe. Les cinq volumes parus de Dernier royaume pour le présent, les Ecrits de l'éphémère pour le passé, démontrent sa capacité (qui est en fait une nécessité) de ne jamais interrompre sa méditation, même en rêve. C'est comme si l'objectif de son écriture se déplaçait sans cesse sur des objets, anciens et nouveaux, s'attardait sur un détail de l'histoire, des moeurs ou de la culture pour dévoiler leur part d'ombre, en tirer quelque loi jusque-là inconnue ou négligée...
Le roman s'ouvre sur une scène nocturne qui pourrait introduire à un tout autre récit. Ann, le front contre la grille rouillée d'une maison de Choisy-le-Roi, tente d'apercevoir la scène qui se déroule à quelques mètres : Thomas, son compagnon, va entrer chez une autre femme ; déjà il l'embrasse, cherche à lui ôter son manteau. Mais le visage de Thomas lui est caché. Au même instant, un homme s'adresse à elle, "dans son dos". C'est Georges Roehlinger, un ami d'enfance, qu'elle avait perdu de vue. Ann et lui approchent de la cinquantaine.
Très vite, et par la manière même dont la scène est narrée, la convention se brise. Il n'en restera aucune trace dans le livre...
L'art de Pascal Quignard atteint ici une qualité et une subtilité remarquables. Cette "harmonie minimale" qui était celle de la musique d'Ann, on la retrouve chez le romancier, en plénitude. Une plénitude heurtée, riche, mais sans lourdeur. Il y parvient non pas en simplifiant les situations, les sentiments et la psychologie des personnages (dont il n'analyse rien), mais en suggérant constamment une profondeur, qu'il n'est jamais besoin de porter à la pleine lumière....
Une femme disparaît. Ou plutôt organise sa fuite et sa disparition, sans doute comme son père, qui était parti quand elle était enfant sans laisser d'adresse. Cette femme, Ann, est pianiste. Elle compose une musique intense et minimale, où mélodies et harmonies sont simplifiées, taillées, réduites, amenuisées, et qui traque toute tentation d'ornementation. «Villa Amalia», le nouveau roman de Pascal Quignard depuis «Terrasse à Rome», ressemble à la musique dont il parle. Fidèle à son esthétique du fragment, l'auteur des «Ombres errantes» offre à lire des morceaux de vie de son personnage, morceaux et blocs qu'il agence avec un art brutal. L'intensité du récit tient étrangement à ses trous, à ses vides. Nulle ornementation. Nulle variation... Rien que des blocs d'intensité...
... Villa Amalia, une histoire d'amours et de fuites. Une femme. Un grand traité de l'art de rompre, de tout quitter lorsque la vie vous trompe, de couper net, juste avant la fin promise, survivre en supprimant le dernier paragraphe du livre, en ne jouant pas la dernière mesure du concerto, l'herbe qu'on a sous les pieds, autant la couper soi-même avant qu'un autre ne vienne vous faucher. Une femme. Ou bien se jeter dans le vide, dans l'au-delà de nos contrées herbeuses ? Non. Une femme, un ineffaçable portrait de femme, à figurer dans la galerie des personnages, toutes les littératures confondues, entre Bloom et Firmin le Consul, entre Charlus et Bovary : Ann Hidden. Peut-être tiendra-t-on d'elle le mot d'hiddenisme, pour dire qu'on peut s'enfuir sans lâcheté, emporter avec soi sa douleur, et revenir enfin dignement blanchir sur les lieux du deuil. On pourrait ici raconter l'histoire, dire qui est Ann Hidden, qui sont Thomas et George, et, plus loin Charles et Léo, Giulia et Magdalena, comment entre eux se partagent la mort et le chagrin. Mais à quoi bon, puisque vous la lirez, l'histoire, puisque vous les connaîtrez tous, autant qu'ils sont, puisque vous ferez vous-même le trajet dans les pas d'Ann Hidden... Emporter sa souffrance ainsi jusqu'au soir de sa vie, après avoir tenté d'en préserver son corps, pas son âme, car, bien au-delà d'un masochisme primaire, il existe, dans les recoins de l'écriture une sérénité, une douleur présente mais apaisée, un moindre inconfort que le deuil s'oppose à l'oubli. L'élégance de Pascal Quignard est dans ces plis-là, de manier sans à-coup le je et le il, de faire du malheur un bonheur de lecture, de dresser devant nos yeux avec un effet de réel sans emphase une femme de chair et d'os qui justement s'éloigne de la chair pour s'approcher de l'os, du coeur des choses. De refuser les larmes de la vie contre la dignité de pleurer dans ses rêves. Les bonheurs mesurés comme des éclaircies dans le chagrin. Pascal Quignard ne cite ni Pline ni Virgile, son roman coule sans encombre, mais sa Rome est présente sur la terrasse de la Villa Amalia...
Lorsqu'il écrivait un roman, Georges Simenon lissait ses phrases à l'infini, traquant les tournures difficiles et les imparfaits du subjonctif. Pascal Quignard, qui enveloppe les personnages de Villa Amalia de brumes toutes simenoniennes, ne souffrirait sans doute pas un si cruel usage du polissoir. Ce serait dépouiller son style de coquetteries qui en sont la matière. Ainsi l'oxymore marqueté dans une surprenante alternance imparfait/passé simple : «Il poussait une grille. Je m'approchai. Je m'approchais vite et lentement.» L'énumération chargée d'exprimer la saturation : «... les hommes égoïstes, libidineux, autoritaires, peureux, misérables». La maxime chère aux classiques : «Qu'est-ce qu'un homme sentimental ? Quelqu'un qui adore ne pas manger.»
Cousu d'audaces qui raviront l'amateur de procédés littéraires, Villa Amalia n'a cependant rien des textes érudits que l'auteur a quelquefois donnés à ses lecteurs. C'est un livre très narratif, par lequel on se laisse happer comme par un roman policier... Dès les premières pages de Villa Amalia, on sent qu'il va y avoir de la peur, des trahisons, du désespoir, de la peine, de la folie, des morts, des châtiments...
«Toute vie est un processus de décomposition», écrivait certain romancier américain qui vécut à Paris dans les années 1920. L'écriture de Pascal Quignard s'emploie à le faire sentir sans que l'écrivain ait à le dire. A mesure que progresse son histoire, les phrases deviennent plus courtes, les paragraphes plus brefs. Aucun monologue intérieur, nulle introspection filandreuse. Les personnages ne s'inspectent pas, ils agissent. Les dialogues sans apprêt disent l'incommunicabilité des consciences....
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