Auteur : Gérard Dessons
Date de saisie : 06/03/2006
Genre : Art - Peinture
Editeur : L. Teper, Paris, France
Collection : Essai
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-916010-08-3
GENCOD : 9782916010083
En 1655, Rembrandt, alors portraitiste renommé, peint Le Boeuf écorché. Une nature morte de cuisine. Un animal peint en pleine pâte, trituré. La question qui traverse toute son oeuvre surgit là, brutalement : celle du rapport entre l'acte pictural et l'exigence de beauté, celle de l'adéquation - ou de l'inadéquation - entre l'art et le goût. Question esthétique, question éthique que posent aussi les actes de vandalisme dont ont été victimes plusieurs de ses tableaux.
Victimes ? Encore faut-il se demander de quoi est capable cette peinture sur ceux qui la regardent, et peut-être convenir que Rembrandt avait raison quand il déconseillait aux visiteurs de s'approcher de ses tableaux : "L'odeur de la peinture, leur disait-il, pourrait te faire du mal".
Gérard Dessons est professeur de littérature française à l'université Paris 8, où il travaille sur la littérature des XIXe et XXe siècles, la poétique, et la théorie de l'art. Il est membre du groupe POLART - poétique et politique de l'art. Il a notamment publié : Maeterlinck, le théâtre du poème, Editions Laurence Teper, 2005 ; Introduction à la poétique. Approche des théories de la littérature, Armand Colin, 2005 ; L'Art et la manière, Honoré Champion, 2004.
Lui ayant fait subir un sort assez proche, les Français peuvent remercier Louis XVI. En 1783, le roi fait l'emplette d'un panneau de bois de 94 × 69 cm, représentant un boeuf suspendu par les pattes arrière à une forte potence. Il est non seulement écorché, mais aussi décapité, éviscéré, ouvert et vidé de ses entrailles de bas en haut. Peint en 1655, c'est une sorte de météore dans l'histoire de l'art de l'époque, où on tranche volontiers les gorges, mais celles d'Holopherne ou de saint Jean-Baptiste, et où le seul à être dépiauté comme un lapin est le malheureux saint Barthélemy.
La bête est aujourd'hui au Louvre. Cependant, elle est moins isolée qu'on ne le dit. Rembrandt en a lui-même peint une autre version en 1638, qui est conservée au Musée de Glasgow. Et il avait été précédé dans le thème au XVIe siècle par un autre Flamand, Joachim de Beukelaer. Mais c'est du Rembrandt qu'on se souvient...
Professeur de littérature française à l'université Paris-VIII, spécialiste des XIXe et XXe siècles, de la poétique, et de la théorie de l'art, Gérard Dessons donne sur ce sujet un livre diablement intelligent, parce qu'il pose des questions inattendues...
«En 1655, Rembrandt peint Le Boeuf écorché. La peinture européenne voit surgir dans la galerie de ses portraits une figure qui ne lui ressemble pas. La violence de l'exhibition y trahit le scandale du propos : faire advenir dans la représentation l'instance d'une subjectivité.
Pour la première fois peut-être dans l'art occidental, la peinture a une odeur. Elle sent. Elle se sent enfin comme elle se voit quand elle devrait disparaître, s'effacer dans la représentativité qui définit sa fonction et sa valeur.
L'insistance de la matière, et du geste, est alors perçue par le discours de l'art comme une atteinte aux valeurs morales et esthétiques. La pâte ramène la peinture au peindre comme elle rabat la spiritualité de l'image sur la matérialité du corps.
Les jugements portés sur l'ensemble de l'oeuvre de Rembrandt, qu'ils soient ou non favorables, laisseront toujours transparaître le caractère scandaleux de sa peinture. De ce point de vue, Diderot, disant du Ganymède enlevé par un aigle : «Il est ignoble ; la crainte a relâché le sphincter de sa vessie», n'exprime pas une opinion fondamentalement différente de celle des contemporains du peintre, qui lui reprochaient le traitement non conventionnel de la ligne et de la proportion, comme l'expose lucidement Joachim von Sandrart, six ans après la mort de Rembrandt, affirmant : «Il n'hésita pas à disputer contre nos règles artistiques telles l'anatomie et la mesure des membres humains». En 1681, Andries Pels décrira Rembrandt comme «le premier hérétique dans la peinture», ne voulant rien de «régulier».
À contre-courant. C'est de cette façon qu'on peut qualifier son travail. Et Le Boeuf écorché constitue de ce point de vue une oeuvre significative. Au regard de la progression censée régler une carrière de peintre, ce tableau n'est pas à sa place. Les spécialistes le verraient plutôt précéder les portraits célèbres, si l'on se réfère aux Conférences de l'Académie Royale de Félibien (1667) : «Celuy qui peint des animaux vivans est plus estimable que ceux qui ne représentent que les choses mortes & sans mouvement ; Et comme la figure de l'homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la terre, Il est certain aussi que celuy qui se rend l'imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres». Que dire alors de qui peint, après tant de portraits, un boeuf ? et un boeuf mort ?..»
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