Auteur : Préface de Philippe Claudel | André Vers
Date de saisie : 22/02/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Finitude, Bordeaux, France
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-912667-32-8
GENCOD : 9782912667328
Pourquoi rééditer aujourd'hui Martel en tête, ce roman paru en 1967 aux éditions Edmond Nalis, éditeur tout aussi oublié que ses auteurs ?
Tout d'abord parce que son personnage principal, le Bricou, fait partie de ces héros que l'on ne peut oublier. Longtemps après avoir refermé le livre, on repense à lui, à ce type pour lequel on ne peut qu'éprouver de la tendresse. Les héros aussi touchants sont assez rares.
Mais aussi parce que, sous une apparente simplicité, se cache une fable qui touche à l'universel: un grain de sable peut s'insinuer dans la machine bien rodée de nos vies et nous pouvons tous perdre pied, nous mettre martel en tête pour pas grand chose. Le Bricou nous rappelle que, aussi puissant que l'on peut se croire, nous sommes en réalité bien fragiles.
Et puis il y a André Vers, ce quasi inconnu, cet anonyme volontaire, qui devait pas mal ressembler au Bricou tant il nous inspire de sympathie à travers ses livres. Quatre livres publiés en quarante ans.
Né en 1924 dans le quartier des Halles, il devient apprenti ajusteur à 14 ans et travaille dans une usine d'aviation (cette époque de sa vie servira de toile de fond à son premier roman Misère du matin). Mais il aime lire et traîne dans les bibliothèques publiques; il écrit aussi un peu, le soir, après l'usine, et envoie des poèmes à Prévert qui demande à rencontrer le jeune homme. Ils resteront amis. Parce que l'histoire d'André Vers, c'est une histoire d'amitiés: sa rencontre avec René Fallet en 1948, qui lui présente André Hardellet (celui-ci lui dédiera Lourdes, lentes et lui demandera de devenir son exécuteur testamentaire), et celle avec Georges Brassens en 1953. La petite bande des malfaiteurs du verbe est au complet.
Il prend des cours du soir et devient dessinateur industriel, métier qu'il exercera pendant vingt ans. Après un licenciement, il participe à la création du Collectionneur Français avant de devenir, en 1968, représentant en librairie jusque dans les années 80.
Il publie ses souvenirs en 1990, un gros livre intitulé C'était quand hier ? aux éditions Régine Desforges, et meurt à l'âge de 78 ans en 2002.
Avec Philippe Claudel, qui signe la préface de cette réédition, c'est encore une histoire d'amitié. Il lui rend visite à la fin des années 90 pour lui poser des questions sur Hardellet. André Vers l'accueille, lui parle de son ami, mais aussi de Fallet, de Brassens, de Cendrars, mais à aucun moment il ne dit que lui-même est écrivain, qu'il a publié quelques livres. Il préférait parler des autres, des copains.
Philippe Claudel lui a dédié Les âmes grises. Toujours l'amitié.
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Extrait de la préface de Philippe Claudel :
«Quand je veux, je la soulève la chaise ! Sans forcer. On a tous des mâchoires d'acier dans la famille. On en a toujours eu ! Mon père, mon grand-père, même mon arrière-grand-père, étaient réputés pour les dents. En fer, qu'on est dentés, maquarel !»
Profitant de l'inattention des consommateurs captivés par l'éloquence frénétique de «Saucisse», le Bricou se glissa dans l'auberge. Depuis plus d'une heure qu'il attendait, en face, devant la porte du forgeron-coiffeur, son tour de se faire tondre, la fraîcheur du soir l'avait gagné en même temps que le désir de plus en plus violent de boire un canon. Il s'assit discrètement dans un coin, près de la porte, où la servante lui porta chopine.
- Vous me direz qu'une chaise c'est pas lourd, d'accord, reprit Saucisse, mais avec la force que j'ai là, dans la mâchoire, je peux soulever n'importe quoi !
- Faut voir, Toinille. Faut pas s'emballer, faut voir.
- M'est avis que tu te «couffles» un peu, Toinille. Les paysans l'encourageaient, l'excitaient, à grand renfort de Toinille. Entre eux, seulement, ils disaient «Saucisse» ; personne ne voulait manquer le spectacle.
Toinille avait hérité de ce sobriquet dès sa naissance, comme son père. Sa mère l'avait contracté par alliance. On disait : le père Saucisse, la mère Saucisse, Saucisse tout court quand il s'agissait de Toinille. A l'origine était le grand-père. Il y a beau temps - du temps où les saisons avaient du caractère - un soir de veillée chez ses voisins du «Pré de l'eau», l'ancêtre alors dans la fleur de l'âge, profitant de ce que la bourrasque s'engouffrant en même temps qu'un nouveau venu avait soufflé la lampe pigeon, monta sur le banc et arracha un des chapelets de saucisses sèches pendus aux poutres...»
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