Auteur : Jean-Marie Gustave Le Clézio
Date de saisie : 03/02/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-07-077703-7
GENCOD : 9782070777037
«"Quand j'ai compris que Mario était mort, tous les détails me sont revenus. Les gens racontaient cela en long et en large à ma grand-mère. Mario traversait le champ, un peu plus haut, à la sortie du village. Il cachait la bombe dans un sac, il courait. Peut-être qu'il s'est pris les pieds dans une motte de terre, et il est tombé. La bombe a explosé. On n'a rien retrouvé de lui. C'était merveilleux. C'était comme si Mario s'était envolé vers un autre monde, vers Ourania. Puis les années ont passé, j'ai un peu oublié. Jusqu'à ce jour, vingt ans après, où le hasard m'a réuni avec le jeune homme le plus étrange que j'aie jamais rencontré".
C'est ainsi que Daniel Sillitoe, géographe en mission au centre du Mexique, découvre, grâce à son guide Raphaël, la république idéale de Campos, en marge de la Vallée, capitale de la terre noire du Chernozem, le rêve humaniste de l'Emporio, la zone rouge qui retient prisonnière Lili de la lagune, et l'amour pour Dahlia.»
J.M.G. Le Clézio.
Ourania commence dans ce pays d'où l'on ne revient jamais et que l'on nomme l'enfance. La réalité est un secret, des chapelets de mots s'échappent des livres ; sous chaque mot, il y a une étoile qui bouge. Les odeurs quotidiennes ont des parfums d'éternité. Le plus médiocre des décors peut devenir un grenier à rêves. Le narrateur, Daniel Sillitoe, un géographe français, se souvient du bonheur de ses primes années en arrivant au Mexique, où il est venu effectuer des relevés topographiques. Plusieurs thèmes animent ce roman étrangement vivant, de nature vagabonde et ethnographique. Les mystères des relations amoureuses, les diverses possibilités de s'accorder au monde, aux éléments, à un morceau de ciel ou de nuit, et la présence des rêves, cette force pure, dans la conduite des hommes...
Deux lieux d'utopie occupent le coeur du livre. Campos est une communauté végétarienne et libertaire où les enfants vivent hors de l'autorité de leurs parents. Chaque membre du groupe est un maître à sa façon. «A Campos, on n'enseigne rien d'autre que la vie.» L'on y parle une langue qui mêle l'espéranto, le chant des oiseaux et la fantaisie de tous les mots...
Il y a deux femmes aussi, dans Ourania. Chacune est le miroir où le narrateur sonde sa sincérité et sa propre liberté. L'ensemble dessine une carte du ciel. L'enfance n'est pas trahie.
On avait quitté J.M.G. Le Clézio ébloui après la lecture de L'Africain, «petit livre» écrit en hommage à un continent et à l'enfant qu'il était à huit ans ; il y tentait de comprendre, de se souvenir de la violence des sensations, des appétits, des saisons d'une «vie sauvage, libre, presque dangereuse». Avec Ourania,... le revoici naviguant dans les eaux du roman, ajoutant une nouvelle pierre angulaire à une oeuvre largement hantée par le passé.
D'emblée, Le Clézio évoque la longueur du temps de l'enfance, du temps de l'attente. Daniel Sillitoe, son jeune héros, grandit à la montagne pendant la Seconde Guerre mondiale, la «sale guerre», à une époque où les nouvelles qui parviennent sont plutôt angoissantes, et où il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent... Le Clézio prend le parti de surprendre, tant par son projet que par sa construction. Ourania montre que l'auteur de Désert a su se renouveler. Il garde néanmoins son sens des personnages féminins attachants, ses élans de pureté et de romantisme, en foulant à nouveau le sol mexicain qu'il découvrit pour la première fois en 1964. Sobre, sa prose efficace suit pas à pas les traces de ce jeune géographe français qui sent qu'il ne peut finalement rien comprendre à l'histoire récente de l'Amérique latine, «ce mélange de comédiens et de tragédiens» où il a cependant un rôle à jouer.
Parmi les «ailleurs» de J.M.G. Le Clézio, le Mexique figure en bonne place. Il y a passé de nombreuses années, revisité le rêve mexicain, traduit des textes fondateurs de la mémoire indienne comme Les Prophéties du Chilam Balam, ou la Relation de Michoacán. Et c'est là, dans le voisinage obsédant du Paricutín, le plus jeune des volcans mexicains, jailli de terre en février 1943, qu'il conduit Daniel Sillitoe, le narrateur, un géographe français sans attaches... Le Clézio retrouve ici ses thèmes de prédilection, la quête d'un bonheur qui s'invente aux marges de nos sociétés industrielles et frivoles ; la pureté de la nature que les paysans enrichis détruisent ; la recherche d'un lieu d'utopie - ici Campos -, dont Le Clézio nous dit qu'il fut fondé dans les années 80. A Campos, précise-t-il, on inventait une langue, l'«elmen», sorte de créole. Et l'on retrouve là un autre thème cher à l'auteur. Celui de la langue des humiliés, des proscrits, des nègres sortis des ventres des navires coloniaux... Un roman comme un conte.
Tout le temps de la lecture d'Ourania, on a le sentiment d'apprendre quelque chose, sur le capitalisme et la marche du monde, sur le terreau de la vie végétale et humaine. Le sentiment, assez confortable, bien que Le Clézio soit loin d'être un écrivain rassurant, que le roman peut être le lieu du savoir, de l'expérience et de la transmission. Le point de vue est celui d'un géographe français, Daniel Sillitoe, qui raconte son voyage au Mexique dans les années 80. A la fin du livre, il rejoint, vingt-cinq ans plus tard, en 2009, la femme qu'il a connue là-bas, et commence à entrevoir le rôle de son histoire familiale (disparition du père pendant la guerre) dans le choix de son sujet de recherche : la cartographie de la vallée du Tepalcatepec («tepalcate, en nahuatl : terre aride»)... Une forme de détestation est à l'oeuvre dans Ourania, qui en équilibre avec fermeté le versant quasi franciscain. Mépris de l'arrogance, dénonciation de l'exploitation, qu'elle soit sexuelle ou économique. Le Clézio n'a pas de mots assez acerbes pour les «touristes voyeurs», il se moque aussi des écrivains voyageurs qui se la jouent dans les estaminets enfumés, critique les révolutionnaires qui manquent «de lucidité et de compassion». Les fraisiers qui enrichissent les grandes familles de propriétaires sont d'abord «cette herbe qui mange les doigts des enfants». La terre est comme une peau, comme une femme, explique en substance Daniel lors d'une conférence. Et ceux qui en abusent sont des criminels. Le malheur et l'innocence absolue est alors personnifiée par la prostituée Lili.
Plusieurs récits se relaient avec souplesse, entre Campos et Daniel...
En ressuscitant deux villes créées sur le modèle de L'Utopie, de Thomas More, et de Campos, bâtie au Mexique par des Jésuites au XIXe siècle, le romancier s'interroge sur l'harmonie improbable des civilisations.
Dans Ouriania, Le Clézio est édifiant et pur. Il revendique comme jamais les sermons rousseauistes, les prairies utopiques, la robinsonnade étoilée. Il véhicule ce vieux rêve humain de retour à l'Eden : «Tout y parlerait à l'âme sa douce langue natale», pour citer Baudelaire. Mais ce dernier inscrivait sa chimère dans le bouquet des Fleurs du mal où il payait de sa personne. Il se salissait les mains. La puissance pathétique de son oeuvre vient de cette connaissance intime de la misère humaine. Le Clézio est, ici, un visiteur angélique, un rêveur, un justicier contemplatif. Ce retour à la limpidité des sources implique une condamnation sans appel du monde moderne, mercantile et industriel... le centre du livre est Campos, un paradis préservé et rustique créé jadis par une succession de pères jésuites et récupéré par des mages, des conseillers, des guides... A Campos, l'industrie, le fric, la propriété n'ont pas encore sévi. On défèque en rang d'oignons à la belle étoile. Revoilà la solution sidérale. On trime sévère dans des champs pour récolter des haricots. Dans les répits s'ouvre le dialogue au grand air... Pas des mots falsifiés, non, des légendes naturelles, des leçons de choses... J'oubliais Hoatu, une belle nomade érotique qui chauffe un peu l'ambiance. Elle est peinte comme une improbable déesse plutôt que comme une vahiné de Gaugin. Il y a, bien sûr, de beaux passages, plus concrets, terrestres et mexicains. Des morceaux sans la sauce. Bon ! Tous les autres romans de Le Clézio montent la garde et militent pour son étoile !
L'utopie est encore à portée d'autocar, dit Le Clézio dans Ourania, ce roman à clés dont, finalement, il nous donnera toutes les serrures. Cela commence étrangement en effet : c'est la guerre, le jeune Daniel a déjà le goût ou la nécessité de s'imaginer des blancs dans la carte du monde, des lieux vierges où personne ne le rattrapera. Il y a cette toile cirée chez sa grand-mère, où il a été confié ; une toile "des plus ordinaires, assez épaisse, d'un brillant un peu huileux et dégageant une odeur de soufre et de caoutchouc", nappe sur laquelle l'enfant mangeait, dessinait, dormait parfois et surtout rêvait... Un gros livre rouge y surnageait, c'était une île, c'était des mots, un mot surtout, Ourania, incompréhensible...
Le Clézio nous invite au rêve et à la pureté, à son rêve. Il a trop voyagé, trop vécu pour nier son intention littéraire qui le porte depuis le début de son oeuvre et qui nous fait mystère. Il n'a de fait qu'un projet, un projet double : vivre l'instant sans l'abîmer, sans l'enjoliver et manier non pas une langue mais des langues pour nous décrire l'homme au plus près. Etre écrivain, quoi. Alors le timide, le retenu, le sensible s'invente des truchements pour respirer le soufre. Il se fait géographe pour dire combien il aime la terre et ses siècles sans nombre, notre peau en vérité que nous devons protéger au risque qu'elle se dérobe définitivement, voilà pour la nature, pour notre nature qu'avec raison il défend. Il se fait révolutionnaire pour dire qu'autre chose devrait advenir, mais militer il n'aime pas ça, alors il montre un coup d'Etat foireux et renvoie les râleurs impuissants dans leurs cordes. En définitive, Le Clézio n'a qu'un projet : réaliser l'utopie, son utopie ; réussir à faire comprendre que si l'on veut exister, si l'on veut sortir de son isolement, de la bêtise emprisonnante, si l'on veut décloisonner les mondes, clore le bec aux imbéciles, moucher les politiques, transformer les faibles en forts, prendre racine, anticiper l'ultime, faire vraiment la révolution, sa révolution, il faut se dépêcher de réaliser et de vivre son utopie, à savoir que "la seule éternité est celle du monde". Le Clézio, les yeux pourtant tournés vers le ciel, y est magnifiquement rivé.
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