Auteur : Jean-Baptiste Harang
Date de saisie : 24/07/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-246-58271-7
GENCOD : 9782246582717
Dans la maison de ses grands-parents paternels, à Dun-le-Palestel, dans la Creuse, tombant par hasard sur le livret militaire de son grand-père, Jean-Baptiste Harang apprend la véritable identité de son père, alors décédé. Cette découverte tardive, qui met en cause son propre nom et lui laisse entrevoir une généalogie inconnue, bouleverse aussi le regard de l'auteur sur l'homme, qui, jusque dans la mort, choisit de dissimuler à ses enfants le mystère de sa naissance.
De la maison qui recela si longtemps le secret de l'identité paternelle, Jean-Baptiste Harang dessine l'architecture intime, de pièce en pièce, pour tenter de cerner l'énigme familiale. De la chambre du cousin Arthur à celle des grands-parents, de la cuisine au grenier, de la «gare» (le grand-père était «correspondant SNCF») à l'escalier, il exhume les souvenirs au long du siècle, jusqu'à retrouver sa propre enfance; redonnant vie aux êtres qui tour à tour peuplèrent la maison de Dun, il traque dans ces lieux familiers les pans d'ombre, en quête d'une histoire clandestine. Dans la chambre de la Stella, une gravure coquine est depuis toujours accrochée au mur au-dessus du lit. Elle s'intitule «La visite du docteur»...
Pèlerinage de la mémoire, archéologie d'un mensonge et roman-vrai des origines, le dernier livre de Jean-Baptiste Harang émeut autant qu'il impressionne par la concision et la force de son style.
Né en 1949 dans la Nièvre, Jean-Baptiste Harang fait partie de la rédaction du «cahier livres» de Libération et collabore régulièrement au Magazine littéraire. Il est l'auteur chez Grasset de Le Contraire du coton (1993), Les Spaghettis d'Hitler (1994), Gros chagrin (1996) et Théodore disparaît (1998).
Les critiques sont rarement au niveau des auteurs qu'ils défendent. Jean-Baptiste Harang, journaliste à Libération, fait exception : son sixième roman, prix du Livre Inter 2006, vaut toute la prose qu'il admire. On pense parfois aux Champs d'honneur en le lisant, à cette odeur de vieux bois, à l'encre des plumes Sergent-Major «qui nous montait aux doigts comme l'eau de la Seine à la culotte d'un zouave» et à la présence secrète, émouvante, de tous les proches auxquels on a survécu. Ce livre est celui d'une bâtisse plantée dans la Creuse. Une vieille maison familiale que le narrateur revisite pièce par pièce, jusqu'à cette chambre de la Stella (du nom d'une lointaine cousine) dans laquelle il dormit après le décès de son père. Il arpente les étages, dit ne pas avoir «la mémoire des souvenirs» mais démontre l'inverse en inventoriant ceux de l'enfance avec une rigueur d'huissier...
Drôle, Alerte, d'une désinvolture masquant les blessures du coeur, voilà le style de Jean-Baptiste Harang. Décent quand d'autres font dans le déballage. L'essentiel de son livre est hors du temps parce que l'amour est un sentiment indémodable. D'où la force de ce roman qui n'en est pas un. D'évidence, Harang s'arrange avec la mémoire d'un adolescent d'autrefois, c'est-à-dire lui-même. On a déjà vu des fils partir à la recherche du père mais rarement un petit-fils en quête de grand-père.
La Chambre de Stella commence par le constat que la mémoire n'est qu'un amas gazeux d'où le narrateur extirpe des lambeaux de jadis. Il y est question d'un petit garçon bouleversé d'apprendre que son père fut confronté à un pendu. Cela pourrait être glauque si l'on n'apprenait que le pendu s'est pendu...dans la penderie... L'auteur a pris des risques en allant à la pêche aux souvenirs comme d'autres chinent aux foires à la brocante. Ce goût pour hier vient aussi de sa découverte de l'écriture avec la plume Sergent-Major alors qu'aujourd'hui l'ordinateur domine la planète Gutenberg. Le temps passe si vite que ses premiers flirts sont déjà des grands-mères. Que reste-il des amours du grand-père méconnu ? Sa descendance et un écrivain.
Lisez ce récit, il est d'une violence calme, d'une beauté rugueuse, c'est un grand livre. Avec une lenteur et une circonspection d'expert, Jean-Baptiste Harang, 56 ans, ouvre, l'une après l'autre, les portes grinçantes de la maison de ses grands-parents, une gare sans train située à Dunle-Palestel, Creuse. De la cave au grenier, il inspecte ses souvenirs et réveille la mémoire effacée de son père mort. Jusqu'à la chambre de Stella, qui expose sur un mur, en fait de gravure coquine, le secret bien gardé de la famille. Le secret ?... L'enquête que mène l'auteur de «Gros Chagrin» rappelle, par sa rigueur, l'inventaire de Modiano dans «Un pedigree». Il y ajoute une émotion brûlante...
«Ce premier chapitre ne fait pas partie du livre. Les mots étaient déjà là, à cette place exacte sur la pile des pages blanches. Le papier libre n'existe pas, il est occupé, sous le joug d'une armée de fourmis noires, indomptables, increvables, elles roulent sous le talon comme de la grenaille, elles percent la page et reviennent s'y vautrer et vous dénoncent.
C'est de la mémoire morte, du vent monté du centre de la terre, et ses rejets de cendre. De lourdes cicatrices de douleurs anciennes. Ce ne sont pas des fourmis noires, de la mémoire morte, non, ce sont des fourmis rouges, de la mémoire vive, elles grouillent sur mes mains depuis le soir où mon père a dépendu le mort, le suicidé de l'avenue. Cela aussi, je voudrais l'effacer.
Lorsque Monsieur Roussin s'est pendu, je ne sais même pas si j'étais là, je mélange tout, je confonds ce que j'ai vu, ce que j'en sais, ce qu'on m'en a dit, les mensonges que l'on me fit puisque les enfants ne doivent pas savoir que les grandes personnes se pendent dans leur salle de bain, au piton du séchoir, le noeud coulant du ceinturon de leur peignoir autour du cou, le cou cassé, le menton posé sur le bréchet, un tabouret renversé à leurs pieds, ou bien qu'on a sauté du rebord de la baignoire, des mules aux pieds, tombées aux premiers soubresauts. On n'a pas parlé de testament, de ces lettres sacrées qui viennent délier les mystères d'une vie, emplir les blancs du film, distribuer des pardons immérités ou des accusations dont les survivants ne peuvent se venger mais qu'ils doivent supporter comme s'ils avaient eux-mêmes tendu la corde du pendu. Pas un mot, rien, ni adieu, ni au revoir, pas la moindre pensée écrite pour sa fille unique et soudaine orpheline, Maud...»
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