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L'animal que donc je suis

Couverture du livre L'animal que donc je suis

Auteur : Jacques Derrida

Préface : Marie-Louise Mallet

Date de saisie : 19/08/2006

Genre : Philosophie

Editeur : Galilée, Paris, France

Collection : La philosophie en effet

Prix : 32.00 € / 209.91 F

ISBN : 978-2-7186-0693-4

GENCOD : 9782718606934


  • La présentation de l'éditeur

Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne.

Pourquoi ce mal ?

J'ai du mal à réprimer un mouvement de pudeur. Du mal à faire taire en moi une protestation contre l'indécence. Contre la malséance qu'il peut y avoir à se trouver nu, le sexe exposé, à poil devant un chat qui vous regarde sans bouger, juste pour voir. Malséance de tel animal nu devant l'autre animal, dès lors, on dirait une sorte d'animalséance : l'expérience originale, une et incomparable de cette malséance qu'il y aurait à paraître nu en vérité, devant le regard insistant de l'animal, un regard bienveillant ou sans pitié, étonné ou reconnaissant. Un regard de voyant, de visionnaire ou d'aveugle extra-lucide. C'est comme si j'avais honte, alors, nu devant le chat, mais aussi honte d'avoir honte. Réflexion de la honte, miroir d'une honte honteuse d'elle-même, d'une honte à la fois spéculaire, injustifiable et inavouable. Au centre optique d'une telle réflexion se trouverait la chose - et à mes yeux le foyer de cette expérience incomparable qu'on appelle la nudité. Et dont on croit qu'elle est le propre de l'homme, c'est-à-dire étrangère aux animaux, nus qu'ils sont, pense-t-on alors, sans la moindre conscience de l'être.

Honte de quoi et nu devant qui ? Pourquoi se laisser envahir de honte ? Et pourquoi cette honte qui rougit d'avoir honte ?

Devant le chat qui me regarde nu, aurais-je honte comme une bête qui n'a plus le sens de sa nudité ? Ou au contraire honte comme un homme qui garde le sens de la nudité ? Qui suis-je alors ? Qui est-ce que je suis ? À qui le demander sinon à l'autre ? Et peut-être au chat lui-même ?



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  • La revue de presse Robert Maggiori - Libération du 2 mars 2006

... Est aujourd'hui publié, sous le titre l'Animal que donc je suis, l'essentiel de la «grande conférence» donnée par Jacques Derrida. Sa première partie, «L'animal que donc je suis», qui donne son titre à l'ensemble (et qui fait entendre tant le verbe être que le verbe suivre), est connue : elle est parue dans le recueil des actes du colloque de Cerisy, l'Animal autobiographique. La troisième, «Et si l'animal répondait ?», a été insérée dans le Cahier de l'Herne consacré au philosophe. La deuxième et la dernière (la transcription de l'enregistrement sur Heidegger), sans titre, sont inédites. «Jacques Derrida, lit-on dans l'Avant-propos, avait souvent exprimé son intention de réunir, un jour, en un grand ouvrage, les textes qu'il avait écrits sur "l'animal".» Tout laissait penser, même, qu'il projetait d'en écrire un. «Je n'aurai pas le temps de le faire.» Dès lors, l'Animal que donc je suis apparaît encore plus «derridien», au sens où, privé à jamais de la forme «autre» que Derrida lui eût donné, il reste «ouvert» et offre dans ses traces, ses marges, ses points de suspension, des foyers de production et de dissémination de pensées nouvelles, «à poursuivre», «à venir»...

«Comme Descartes, jamais Kant, Heidegger, Lévinas, Lacan, disons les sujets signataires qui portent ou que porte ce nom n'évoquent la possibilité d'être regardés par l'animal qu'ils observent, eux, et dont ils parlent. Pas plus que Descartes, aucun d'eux n'évoque ou ne prend en compte le problème de la nudité ou de la pudeur entre l'animal et l'homme.» De ce problème, Derrida fait au contraire son point de départ. On croit généralement, dit-il ­ et les grands philosophes l'ont cru eux aussi ­ que «le propre des bêtes, et ce qui les distingue en dernière instance de l'homme, c'est d'être nus sans le savoir. Donc de ne pas être nus, de ne pas avoir le savoir de leur nudité, la conscience du bien et du mal, en somme. Dès lors, nus sans le savoir, les animaux ne seraient pas, en vérité, nus». De ce fait, ils restent «aussi étrangers à la pudeur qu'à l'impudeur. Et au savoir de soi qui s'y dégage». L'homme, au contraire, se révèle dans l'impudeur et la pudeur : par l'impudeur ou l'impudicité, il dit brutalement, «fait voir» et impose à l'autre homme «qui il est», par la pudeur ou la honte, il se «dé-possède» et dépose «ce qu'il est» dans les mains d'autrui. Mais la bête, est-ce qu'elle nous «regarde» ? Est-ce que le regard d'une bête met en jeu «ce qui me regarde», me concerne, dans mon être ? Derrida évoque son «petit chat» ­ un vrai chat, pas une allégorie...


  • La revue de presse Didier Eribon - Le Nouvel Observateur du 23 février 2006

Le livre commence comme une méditation sartrienne sur le regard de l'autre : n'est-ce pas quand les yeux d'autrui sont posés sur moi que je me trouve contraint de me demander qui je suis ? A cela près que l'autre, ici, est un animal. Un chat. Telle est en effet la scène inaugurale à partir de laquelle Derrida va développer sa réflexion : dans la salle de bains, au moment où il s'apprête à prendre sa douche, il voit son chat le regarder. Le philosophe «à poil» ne peut s'empêcher d'être saisi d'un sentiment de pudeur, et même de honte.
Il se demande alors : qu'est-ce que cela signifie de vivre avec les animaux ? Qu'est-ce que cela signifie pour nous, mais aussi pour eux ? En sachant bien que toute réponse à de telles questions engage nécessairement une définition de l'homme, mais aussi de la société, de la morale, de la justice... Problèmes immenses qui furent au centre des préoccupations de Derrida dans les dernières années de sa vie et auxquels il consacra un grand nombre de conférences et de séminaires. Il avait même le projet d'un ouvrage, qu'il n'eut pas le temps de mener à bien. Heureusement, plusieurs textes étaient rédigés (certains déjà publiés), et ils sont aujourd'hui rassemblés en un volume dont il faut bien dire qu'il est aussi troublant que passionnant...



  • Les premières lignes

«Au commencement - je voudrais me confier à des mots qui soient, si c'était possible, nus.

Nus en premier lieu - mais pour annoncer déjà que sans cesse je parlerai de la nudité, et du nu en philosophie. Depuis la Genèse. Je voudrais élire des mots qui soient, pour commencer, nus, tout simplement, des mots du coeur.

Et les dire, ces mots, sans me répéter, sans recommencer ce que j'ai dit ici même déjà, plus d'une fois. Il faut éviter de répéter, se dit-on, pour conjurer un dressage, déjà, une habitude ou une convention - qui programmeraient à la longue le remerciement même.

Certains d'entre vous, et j'en pleure d'émotion, étaient déjà là en 1980, puis en 1992, lors des deux autres décades. Certains même, parmi mes plus chers et plus fidèles amis (Philippe Lacoue-Labarthe et Marie-Louise Mallet) avaient déjà pensé, porté, inspiré ces deux décades, avec le génie souriant que Marie-Louise fait rayonner encore une fois. Jean-Luc Nancy nous avait promis de venir encore. Avec Philippe il avait ouvert la décade de 1980. Je pense constamment à lui et il sait les voeux que forment ici pour lui ses amis et ses admirateurs...»


Extrait de la préface de Marie-Louise Mallet :

«La question de «l'animal» est très présente dans nombre de ses textes. Cette présence insistante tout au long de son oeuvre procède au moins de deux sources. La première est sans doute une sensibilité particulière et vive, une certaine aptitude à se sentir en «sympathie» avec les aspects de la vie animale les plus méprisés ou oubliés par la philosophie. D'où l'importance très grande qu'il accorde à la question que pose Jeremy Bentham à propos des animaux : «Can they suffer ?» «La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? Peuvent-ils parler ? - dit Bentham - Mais peuvent-ils souffrir ?» Question simple en apparence mais très profonde pour Jacques Derrida. Il y revient plusieurs fois dans ses textes. La souffrance animale ne le laisse jamais indifférent. Mais, et c'est la deuxième source, la question posée par Bentham lui paraît aussi d'une très grande pertinence philosophique et propre à prendre à revers, par l'opposition non frontale d'une voie détournée, la tradition de pensée la plus constante et la plus tenace dans l'histoire de la philosophie...»


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