Auteur : David Le Breton
Date de saisie : 26/08/2006
Genre : Anthropologie
Editeur : Métailié, Paris, France
Collection : Traversées
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-86424-564-3
GENCOD : 9782864245643
Pour l'homme, il n'y a pas d'autres moyens d'éprouver le monde, d'être traversé et changé en permanence par lui que les sens. Un va-et-vient s'instaure entre sensation des choses et sensation de soi. Avant la pensée, il y a les sens. Dire avec Descartes "Je pense donc je suis", c'est omettre l'immersion sensorielle de l'homme au sein du monde. "Je sens donc je suis" est une autre manière de poser que la condition humaine n'est pas toute spirituelle, mais d'abord corporelle.
Les perceptions sensorielles enchevêtrées à des significations dessinent les limites fluctuantes de l'environnement où nous vivons, elles en disent l'étendue et la saveur. Le monde de l'homme est un monde de la chair, une construction née de sa sensualité passée au crible de sa condition sociale et culturelle, de son histoire personnelle, de son attention à son milieu.
L'anthropologie des sens repose sur l'idée que les perceptions sensorielles ne relèvent pas seulement d'une physiologie mais d'abord d'une orientation culturelle laissant une marge à la sensibilité individuelle. Cette anthropologie des sens cherche à déterminer comment la structuration de l'expérience sensorielle varie d'une culture à l'autre selon la signification et l'importance relative attachées à chacun des sens. Elle cherche aussi à retracer l'influence de ces variations sur les formes d'organisation sociale, les conceptions du moi et du cosmos, sur la régulation des émotions.
Dans cette recherche ambitieuse, David Le Breton met en perspective et analyse l'ensemble de la littérature sur les sens et leurs interprétations.
David LE BRETON est professeur à l'université Marc Bloch de Strasbourg et membre du laboratoire des sociologies européennes. II est l'auteur, entre autres, de Des visages, Passions du risque, Anthropologie de la douleur, Anthropologie du corps et modernité, Du silence, L'Adieu au corps, Signes d'identité, La Peau et la trace et de Eloge de la marche.
Il a travaillé sur les émotions, le risque, la marche, le silence, la souffrance. Ce qui l'intéresse, c'est de comprendre quelle stratégie chaque être s'invente pour se laisser éprouver, traverser, changer par le monde qui l'entoure. Sociologue et anthropologue, il n'écrit pas «agent», comme le veut la vulgate bourdivine, mais «acteur», persuadé qu'il existe une condition humaine dont chacun est l'interprète. «Et pour moi, cette condition humaine est une condition de sens», insiste David Le Breton, un demi-clair matin d'hiver à Strasbourg... Témoin de la désagrégation des sujets consommateurs en morceaux de corps qui peinent à jouir, observateur lucide et inquiet des souffrances adolescentes, David Le Breton alterne depuis vingt ans les ouvrages critiques, de «résistance», et les livres d'apaisement, où s'élucide une défense et illustration du bonheur d'exister.
La Saveur du monde, qui enrichit aujourd'hui sa bibliographie, appartient à ce second registre. David Le Breton y interroge les formes d'expression du goûter, du toucher, du voir, de l'entendre et du sentir, en essayant partout de dégager des significations plus larges, des «logiques d'humanité» pour reprendre un concept qui lui est cher. C'est un travail courageux et séduisant, à mille lieues des théories à la mode sur la mort du sujet.
On regrette parfois que, dans son souci scientifique de la preuve, l'anthropologue dilue sa problématique dans une surabondance d'exemples. C'est un piège inévitable pour un auteur dont l'ambition est de ne pas opposer la neutralité de l'argumentation universitaire et l'agrément d'une réflexion ouverte sur la capacité humaine de créer du sens et de la valeur..
A l'origine, une homologie manifeste a relié dans la langue le savoir et la saveur, comme l'attestent les dictionnaires. En latin par exemple, le verbe sapere dit à la fois ce qu'on sait et ce qu'on sent. Mais peu à peu les sens ont perdu de leur évidence et la connaissance a emprunté le chemin de l'abstraction, le corps devenant au passage lieu d'erreurs et de tromperies, déserté désormais par la vérité. Dans la Saveur du monde. Une anthropologie des sens, David Le Breton entend au contraire réduire la fracture entre le réel et ce qu'on peut en dire, et montrer que sans le corps et tout ce qu'il sait, le monde même n'existerait pas. Aussi cet ouvrage prend-il dans l'oeuvre de Le Breton des allures d'organon, en ce qu'il concentre, sur le plan méthodologique, les résultats de ses enquêtes autour du corps tel que l'a façonné la modernité, pour en faire, sur le plan pratique, des outils plus acérés, maniables, prêts à l'usage... Les sciences humaines sont d'abord une écriture, selon David Le Breton, et pas seulement pour les besoins de la communication. Chez lui, en fait, l'écriture est un véritable instrument cognitif dans la mesure où elle permet la capture d'une part d'insaisissable, sans l'épuiser pour autant, mais en démultipliant les plis inédits. Il ne surprend qu'à moitié dès lors que ses textes sont longuement travaillés dans un souci de précision face à des mots imprégnés des visions du monde qu'il s'agit d'éclairer, mais aussi pour la joie que lui apportent une formule sophistiquée, une métaphore ingénieuse ou la beauté des phrases bien tournées. Et pas que les siennes. Puisque, lecteur passionné et boulimique, il a appris de Claude Lévi-Strauss, Jean Duvignaud ou Georges Balandier, que la qualité de l'observation ne se départit jamais d'une écriture juste, si l'on veut saisir et transmettre le clair-obscur de la condition humaine...
«Il n'est de monde que des sens et du sens.
Le monde perceptif des Esquimaux, au sein de l'environnement singulier du Grand Nord, diffère largement de celui des Occidentaux. La vue, notamment, prend une tonalité propre. Pour un regard non accoutumé, le paysage offert par la banquise paraît infiniment monotone, sans perspective possible, sans contours pour accrocher le regard et le situer, surtout lors de la période hivernale. Si le vent se lève ou si la neige tombe, la confusion de l'espace s'accroît en ne donnant qu'une piètre visibilité. Pour E. Carpenter, les Aiviliks n'en savent pas moins jalonner leur chemin et reconnaître où ils se trouvent, pourtant il dit n'en avoir jamais entendu un seul lui parler d'espace en terme de visualité. Ils cheminent sans se perdre même là où la visibilité est réduite à néant. Carpenter en relate une série d'expériences...»
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