Auteur : Michelle De Kretser
Traducteur : Françoise Adelstain
Date de saisie : 24/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : P. Rey, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-84876-047-6
GENCOD : 9782848760476
L'Affaire Hamilton : comment dite en peu de lignes la richesse, la complexité, la qualité d'écriture de ce roman ?
Essentiellement, il nous raconte la vie, selon trois points de vue différents, y compris autobiographique, de Sam Obeysekere, avocat de vieille souche ceylanaise, pur produit de l'Empire, plus anglais que les Anglais. Bonhomme pitoyable, complexé, odieux souvent, confronté à La Femme : Maud, sa mère, femelle aux yeux d'ambre, aussi démesurée que la nature qui l'entoure.
L'affrontement entre Sam et Maud, l'amour de Sam pour sa soeur Claudia, tous les éléments du mélodrame sont là, sauf que Kretser se garde bien d'y céder, grâce à un style d'une rapidité et d'une ironie confondantes. En toile de fond, la folie cinghalaise, le délire végétal cher à tant de romanciers.
Par ailleurs, l'Affaire Hamilton est une banale affaire criminelle, celle d'un planteur blanc assassiné semble-t-il par ses coolies, mais dont Sam s'acharne à démonter les rouages. Roman dans le roman ? A peine, il s'agit plutôt d'une variation, au sens musical du terme, sur l'une des anglomanies de Sam : son amour pour Agatha Christie et autres Conan Doyle. Naturellement, il aura tout faux...
Si l'on ajoute à ces personnages celui de Jaya, "leader" de l'indépendance du Sri Lanka, pour qui Sam éprouve, depuis leur commune enfance, une fascination haineuse, on découvre un quatrième propos, en filigrane d'un bout à l'autre : la décolonisation et ses ravages.
Et mon tout, comme on dit dans les charades, c'est ce chef d'oeuvre foisonnant, deuxième roman d'une jeune femme née à Colombo, vivant en Australie, qui plus est francophone, pour avoir enseigné l'anglais à Montpellier...
Née au Sri Lanka, Michelle de Kretser a émigré en Australie à l'âge de 14 ans. Après avoir obtenu une licence de lettres à Paris et enseigné durant une année à Montpellier, elle est devenue l'éditrice de la série française des guides Lonely Plane !
Tout se passe à Ceylan, quand on ne parlait pas encore du Sri Lanka et que l'indépendance de l'île était à peine à l'ordre du jour. Le héros de cette «Affaire Hamilton» est un indigène de la meilleure société, parfaitement fasciné par le modèle britannique, études à Oxford en prime. Bientôt avocat dans son pays, il se révèle un parfait imbécile doublé d'un égoïste tout aussi révoltant. Il faut beaucoup de talent pour faire vivre un tel personnage, lui donner même la parole sans pour autantle caricaturer. Michelle de Kretser, Australienne née au Sri Lanka, a parfaitement relevé le défi...
Revenir sur ses pas fait la bonne fortune des romanciers, appâtés par l'idée de vivre l'histoire à reculons. L'Affaire Hamilton n'est pourtant pas une saga. Michelle de Kretser ne nous a pas infligé ça. Encore que, à coups de chapitres courts, elle nous laisse l'impression durable et troublante de nous avoir entraînés à vivre tout un siècle au rythme des moussons, un siècle parfumé par les currys et les remugles des tropiques. Avec, en prime, une petite pluie de bombes lâchées par l'aéronavale japonaise et quelques morts subites. L'ancienne Ceylan du British Empire, où Michelle de Kretser, née à Colombo, vécut une part de sa jeunesse, est la proie de ce retour de flamme de l'imaginaire : sur soi-même, sans doute, mais surtout sur les heures (et malheurs) de l'Île étincelante. Le lecteur n'y trouve quant à lui que du bonheur... Farci des fruits secs de l'amour sans retour, de l'indifférence et de la haine naturelle, le cake épicé de Michelle Kretser s'enrobe de ces succulentes moralités qu'apprécient les sages... Quant au crime qui fait le titre, il est parfait pour laisser accuser n'importe qui, sauf le coupable... augham alors que la mémoire divague dans d'éblouissantes visions. Et, cerise sur le gâteau, c'est fort élégamment, efficacement traduit.
«Dans une vie, la toute première histoire, c'est le nom. Prenez le mien : Stanley Alban Marriott Obeysekere. Il parle de géographie, d'Histoire, d'amour et d'incertitude. Je suis né dans une île à mi-chemin de la grand-route commerciale reliant l'Orient et l'Occident - un colifichet utile, tripoté et empoché tour à tour par les Portugais, les Hollandais et les Britanniques. En 1902, année de ma venue au monde, le gouverneur s'appelait Sir Alban Marriott, il accepta d'être mon parrain. Comment aurait-il pu refuser ? Ma mère en avait fait son esclave le jour où elle lui avait envoyé la peau d'un léopard qu'elle venait de tuer, avec le mot suivant : Je me présenterai chez vous entre cinq et six heures cet après-midi. La peau est destinée à la petite pièce de réception bleue, lieu idéal de fornication et tout le reste. Elle s'appelait Maud, c'était une beauté. Et un fusil hors pair. En Écosse, elle avait chassé le cerf avec le Prince de Galles ; dont elle avait qualifié la performance de médiocre. Il lui avait offert une broche, une serre d'aigle montée sur argent et onyx. Mère jugea la chose abominablement convenue et la refila à l'hôtesse, en guise de pourboire, sur le navire qui la ramenait au pays.
Mon père voulut absolument m'appeler Stanley, prénom que ma mère détestait. Je me suis souvent demandé ce que signifiait cette insistance de Père, si peu dans son caractère. Son propre père s'appelait Stanley, peut-être s'agissait-il donc simplement de perpétuer la tradition familiale...»
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