Auteur : Li Jinxiang | Shi Shuqing
Traducteur : Françoise Naour
Date de saisie : 04/07/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bleu de Chine, Paris, France
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-910884-80-2
GENCOD : 9782910884802
Si par un soir d'hiver, comme celui-ci, je tente, à tâtons dans mon passé, d'une marche glissante à l'autre, d'une année l'autre (vingt et plus, déjà !), d'un hasard l'autre, zigzagante ligne droite, si donc je tente de réentendre mes premiers vagissements de traductrice de chinois, j'y reconnais, avec, sans doute plus de maladresse dans le rendu, mon choix d'aujourd'hui même : faire entendre ici, si étouffée qu'elle soit par l'affreux tapage médiatique qui nous vient de là-bas - la Ferrari et le portefeuille d'actions pour chaque ménagère chinoise, celle-ci étant, par surcroît et le cinoche aidant, la somptueuse Gong Li !- la voix des pauvres...
Puisque, de ceux-là, il doit encore traîner quelques centaines de millions, au Ningxia, dans le Gansu ou le Henan, à la fois oubliés et piliers du miracle économique, sans le travail presque gratuit desquels la Merveille en question n'aurait jamais eu lieu, ni sur le terrain ni sur nos écrans si plats, si raplaplats. Le silence des pauvres, le chagrin des pauvres, l'éminente dignité des pauvres, tels sont bien, trente ou cinquante nouvelles aujourd'hui entrecroisant leurs lignes, les motifs, les jacquards de mon petit tricot. J'y ajoute, au fil des hasards, des trouvailles, des conseils bénévoles de précieux amis chinois, le motif des minorités nationales, des non-Han, ni Pékinois à canard laqué, ni Shanghaïens à la plus haute tour, ni Tibétains à Dalaï-lama, ni Mongols à chameau pleurnichard, bref, oubliés du folklore des tour-opérateurs : des Hui, quoi, comme on les verra si l'on veut bien lire ce livre.
L'amour, qu'on ne vit qu'en mariage, la mort, qu'il faut bien vivre, l'argent, qu'on n'a pas, les bêtes, qu'on aime et qu'on tue : voilà de quoi, ni plus ni moins, il est question dans ces pages. Une vieille recompte ses sous perdus, un vieux pleure son vieux boeuf, une autre enfin pleure, pour qui la vie s'en va comme la rivière courante mais sans la violente espérance : trois Hui, trois chinois islamisés, trois pauvres dans leur chagrin.
Il n'y a pas ici de modernité, ni dans les thèmes ni dans l'écriture. Mais, décidément, ça m'intéresse, bien plus que les états d'âme des nouveaux parvenus, qui caricaturent si vulgairement leurs homologues occidentaux.
Oui, s'il était à refaire, mon petit chemin de traductrice, je referais le même, à l'écart des autoroutes de la mode, résolument.
Françoise Naour, traductrice de l'ouvrage
Trois récits de l'Islam chinois. Trois vies de paysans Hui (Chinois islamisés) dans la province du Ningxia, où la terre est aride pour ceux qui y vivent. Le travail, toujours, le mariage, que la tradition impose et la mort au bout du chemin, trois existences qui s'écoulent lentement, sans attente ni promesse, sans amertume ni espérance. Rien de plus qu'un long murmure à l'écho de leur chagrin. Et les femmes, qui ont le temps pour elles, se remémorent, à longueur de rivière, à fleur de cimetière, l'infinie douleur de vivre.
Shi Shuqing et Li Jinxiang, tous deux la trentaine passée, sont de jeunes écrivains originaires de la province du Ningxia, qu'ils n'ont jamais quittée. Ils sont l'un et l'autre auteurs d'un grand nombre de nouvelles se situant pour la plupart dans cette région.
Début du livre :
««Prends la palanche, ma fille, descends à la rivière et rapporte-nous deux seaux de bonne eau fraîche, rince tes seaux, rince-les bien, c'est l'a, nos défunts vont nous rendre visite !»
Disant cela, la Belle-mère a le visage en plein soleil et, les yeux mi-clos, entrouverts, elle surveille sa chèvre blanche, dont les yeux, comme les siens, sont entrouverts, mi-clos. La barbiche de la bête, qui tremblote au gré de la rumina-don, lui donne un faux air de penseur, on lui donne l'âge de la sagesse, elle fait vieux, sans être une vieille bique. Comme elle, la Belle-mère paraît bien plus chargée d'années qu'elle ne l'est vraiment, et la voix qu'elle a pour prononcer ces mots est d'une vieille entre les vieilles.
Aux mots de sa belle-mère, Aïcha soudain s'affole: qui donc sont ces défunts que l'autre vient d'évoquer ? Tout ce qu'elle sait, c'est que trois hommes de la famille, l'un après l'autre, sont partis et ne sont pas revenus : son beau-père, l'aîné de ses beaux-frères, et, surtout, Moussah, son homme à elle...»
(...) Les deux auteurs émaillent leurs récits de nombreux détails sur un mode de vie rural et austère façonné par la rencontre entre l'islam et le monde chinois. Dans les villages hui du Ningxia, les mosquées ressemblent plus à des pagodes qu'à leurs homologues du monde arabe, mais c'est à l'heure de la première des cinq prières quotidiennes que se lève le mari d'Aïcha, comme dans le reste du monde musulman. Les imams (que les hui appellent ahong, un mot dérivé du persan akhund) sont, là aussi, au coeur de la vie villageoise, dans un rapport d'équilibre subtil avec un Parti communiste d'ordinaire moins partageur. Dans l'un de ces villages de la montagne Hui, il nous est même arrivé de rencontrer un imam qui s'était arrangé pour que son frère soit nommé secrétaire du Parti, histoire de mettre la population locale en coupe réglée... (...)
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