Auteur : Robert Menasse
Traducteur : Marianne Rocher-Jacquin et Daniel Rocher
Date de saisie : 20/01/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Verdier, Lagrasse, France
Collection : Der Doppelgänger
Prix : 28.00 € / 183.67 F
ISBN : 978-2-86432-439-3
GENCOD : 9782864324393
Dans le paysage littéraire de l'Autriche d'aujourd'hui, Robert Menasse occupe une situation particulière : romancier avant tout, il s'est imposé par ses essais (notamment un pamphlet sur l'Autriche publié en 1995 et intitulé Le Pays sans qualités) comme une figure d'intellectuel, attaché à rappeler l'importance des valeurs héritées des Lumières dans un contexte ?ù la montée de l'extrême droite se nourrit de fantasmes irrationnels. La figure de l'«intellectuel» en Autriche ne possède pas la même évidence qu'en France: il ne va nullement de soi qu'un écrivain intervienne dans le débat public. Robert Menasse est d'abord et avant tout un romancier; la force de ses romans, qui font la part belle à la satire sans pour autant se réduire à quelque «thèse» que ce soit, est de mettre en scène les contradictions de l'intellectuel. On retrouve chez Menasse le rapport polémique à l'identité autrichienne qui a caractérisé la plupart des grands écrivains de la seconde moitié du 20e siècle, mais sans le ton de l'invective bernhardienne que la critique attend en général ; par contagion, de tous les romanciers autrichiens : romancier au plein sens du terme, capable d'agencer savamment la trame de ses livres, de laisser se déployer toute la complexité de ses personnages, attentif à toujours procéder par grandes scènes, fondus enchaînés ?u flash-back selon un découpage qui doit beaucoup au cinéma, Menasse met en oeuvre toute sa culture philosophique dans ses romans pour dénoncer les illusions de notre époque, qui valent pour tous les pays d'Europe : celle d'une prétendue «fin de l'histoire», ou encore celle selon laquelle cette même histoire pourrait se répéter.
Pam en 2001, Chassés de l'enfer est le quatrième roman de Robert Menasse. Ce roman s'inscrit dans la tradition du «roman d'éducation» allemand, mais renouvelle le genre de manière inattendue en mettant en scène non pas un, mais deux héros. Le premier est Viktor Abravanel, un historien né à Vienne comme l'auteur au milieu des années cinquante, héritier d'une histoire familiale compliquée où le grotesque et le tragique se côtoient en permanence, et dont l'enfance et l'adolescence seront marquées par le divorce des parents. Ce divorce à cause duquel Viktor sera éduqué dans un pensionnat est aussi l'image de l'écartèlement entre deux identités : d'un côté, le pare juif obsédé par l'idéal d'une assimilation parfaite, et les grands-parents paternels qui refusent de raconter à l'enfant ce qui s'est passé pendant la période nazie; de l'autre, la mère autrichienne, elle-même relativement épargnée par la plume satirique de Robert Menasse, mais issue d'une famille haute en couleurs. À travers elle, Viktor se retrouve accablé d'une figure de grand-mère parfaitement délirante et, sur un mode plus grinçant, d'un oncle raté qui verse par jeu dans l'antisémitisme jusqu'au jour où, à force d'imiter l'accent yiddish, il sera victime du premier crime antisémite de l'après-guerre.
Tous ces souvenirs, et bien d'autres, Viktor les égrène au fil des pages du roman dans le cadre étrange d'un restaurant désert où il vient de retrouver Hildegund, son amour déçu de jeunesse. Toute une nuit de conversation, au restaurant puis à travers Vienne, forme le cadre temporel du roman. Dans les premières pages du livre, au cours d'une fête où les anciens élèves du lycée se retrouvent vingt-cinq ans après le baccalauréat, Viktor provoque un scandale en dénonçant bruyamment les anciens professeurs du lycée comme autant de nazis convaincus. Pourquoi a-t-il procédé ainsi ? C'est que Viktor, historien et philosophe, doit prendre l'avion pour Amsterdam le lendemain afin de présenter une communication sur celui qui fut le premier maître de Spinoza, Samuel Manasseh ben Israël, un rabbin hollandais d'origine portugaise célèbre au 17e siècle pour des ouvrages de compilation aujourd'hui oubliés. C'est ce travail qui a conduit Viktor à poser la question : «Et nos maîtres, qui étaient-ils ?»
Surgit alors du passé la figure de ce penseur juif de l'âge classique, qui est en fait la figure centrale du roman. Né en 1604 à Lisbonne, expulsé du Portugal avec ses parents par l'Inquisition et réfugié en Hollande, le rabbi Manasseh est un personnage bien connu des historiens d'art parce que Rembrandt a fait son portrait; sa tombe est d'ailleurs, au vieux cimetière juif d'Amsterdam, une curiosité touristique. Son histoire, reconstituée par Robert Menasse sur la base d'une documentation historique très précise, mais avec tous les droits du romancier, s'inscrit en contrepoint de celle de Viktor qui, par moments, semble bien penser qu'il est une sorte de réincarnation de son objet d'étude. Le rabbi en effet est probablement, par son épouse, l'un de ses lointains parents (la femme de Manasseh est une Abravanel), comme il semble bien être l'ancêtre de Robert Menasse. Le lecteur, sans jamais perdre le fil du récit, passe sans cesse de l'histoire de Viktor à celle de Samuel Manasseh ben Israël, par d'incessants allers-retours entre le passé et le présent qui créent de troublants effets de collage. Le parallèle est pourtant trompeur, comme est trompeuse la dénonciation par Viktor de l'adhésion des professeurs du lycée au parti nazi: comme on s'en apercevra à la fin du livre, il les a accusés sans preuve, tombant juste pour certains, et se livrant pour d'autres à une pure calomnie, au mépris de tout ce qu'aurait dû lui inculquer sa formation d'historien. C'est là une manière pour Robert Menasse de mettre en garde son lecteur contre les rapprochements hâtifs : y a-t-il un parallèle entre les crimes de l'Inquisition, qui persécuta les juifs portugais et conduisit la plupart d'entre eux au bûcher, et ceux du nazisme ? La réponse demeure ambiguë et, pour Robert Menasse, elle est sans doute négative ; car (et c'est sans doute là l'une des leçons du livre) les ressemblances patentes entre les deux situations historiques ne doivent pas conduire à faire paresseusement l'économie d'une enquête historique précise, ne doivent pas non plus permettre de se rassurer sur l'avenir en estimant que l'on pourra prévenir un mal que l'on connaît bien désormais. Viktor n'est pas l'exacte réincarnation de son «double» du 17e siècle, auquel il ressemble aussi par son manque de rigueur conceptuelle. Et si l'on peut comparer le destin du pare de Viktor, réfugié en Angleterre pendant la guerre, à celui des juifs du Portugal «expulsés de l'Enfer», ce n'est pas le cas de Viktor lui-même pour qui «l'expulsion hors de l'Enfer» a correspondu à la fin d'une enfance et d'une adolescence passées en pension. Viktor comme son double regrettent aussi leur enfance comme un «paradis» perdu qui n'était pourtant qu'un enfer, et c'est tout le sens du titre.
Jean-Yves Masson
Le temps ne coule pas, quelle blague ! Il bondit. Passe avec violence d'un état presque inerte, pétrifié, à un autre où tout s'enflamme, vibre et se cabre. Que deviennent les hommes, livrés à ce flux capricieux dont ils ne maîtrisent généralement ni le début ni la fin ? Comment parviennent-ils à maintenir une continuité, des filiations, des identités dans ce maelström ? Né en Autriche dans une famille juive, Robert Menasse sait les tourments et les ruptures engendrés par les soubresauts de l'histoire - si ce n'est dans sa propre vie (il est né en 1954), du moins dans celle de sa famille. Aussi n'est-ce pas sans liens avec sa biographie que cet écrivain de talent a bâti son passionnant roman, Chassés de l'enfer, qui donne la mesure de ces changements de rythme. Croisant les destins de deux jeunes hommes, à des époques et dans des climats différents, l'auteur projette son lecteur dans une ambitieuse réflexion sur les ressorts souterrains de l'histoire, faite de cassures et de répétitions, de pièges et de mensonges, de faux-semblants.
C'est par un subtil jeu de miroirs que Robert Menasse organise le vis-à-vis entre ses deux personnages... le romancier bâtit un système de correspondances complexes et pourtant jamais ennuyeux, où les deux individus semblent, à certains moments, ne faire plus qu'une seule et même figure... Les vies des deux hommes ne se superposent pas, leur tonalité même comporte au moins une différence de taille : il y a du comique dans la manière dont l'auteur parle de Viktor (certains épisodes concernant ses grands-parents sont à se tordre) et jamais dans les parties relatives à Mané-Manasseh. Si la continuité peut bel et bien exister, sous la forme d'une filiation spirituelle, humaine, intellectuelle, elle s'arrête aux frontières les plus intimes de la personne, à sa capacité de parler (pour écrire des romans, par exemple), de crier ou de raconter des histoires, ne serait-ce que pour résister aux convulsions de l'histoire.
«Ils vont mettre le feu à la maison. Nous allons brûler. Si nous sortons en courant, ils nous tueront.
Il voyait la lumière des torches jaillir derrière les volets, il entendait le boucan que les gens faisaient au-dehors, chantant, criant, hurlant.
C'était un convoi funèbre. Passait par les rues le plus grand convoi funèbre que la petite ville de Vila dos Começos eût jamais vu, le plus étrange aussi : un convoi funèbre où personne ne pleurait un mort.
Deux chevaux noirs, parés de rosettes d'étoffe lilas, tiraient le corbillard sur lequel reposait un cercueil si petit qu'il paraissait fait pour un nouveau-né. Derrière lui venait, élevant en l'air des deux mains un crucifix, le cardinal d'Evora, d'Almeida, vêtu d'une robe rouge sang et coiffé d'une barrette rouge, avec sur les épaules la cappa magna fourrée d'hermine dont la traîne était portée par quatre chanoines en robe lilas. Ensuite venaient les curés de Começos et des paroisses alentour, en soutane noire avec des surplis blancs et des étoles violettes. Les nobles en velours pourpre avec de larges ceintures de cuir marchaient sabre au clair, la pointe vers le sol. Les représentants de l'administration communale et de la bourgeoisie, en habits noirs et sous de grands chapeaux noirs, portaient des torches dont les volutes de suie dessinaient un voile de deuil autour du soleil...»
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