Auteur : Duong Thu Huong
Traducteur : Phan Huy Duong
Date de saisie : 18/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : S. Wespieser éditeur, Paris, France
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-84805-039-3
GENCOD : 9782848050393
La lecture du manuscrit de «Terre des oublis» a été pour moi un éblouissement : j'ai eu le sentiment de lire une grande voix, de celles qui éclairent vos horizons. Duong Thu Huong compte parmi les écrivains vietnamiens connus des lecteurs français, mais elle n'avait pas publié depuis 1998. Dans ce livre considérable - par son ampleur et par les thématiques qu'il brasse -, la dissidente, qui vit en résidence surveillée à Hanoï, continue de dénoncer les travers du pouvoir en place et les séquelles de la guerre, cette fois à travers l'évocation de trois destinées brisées : un vétéran donné pour mort des années auparavant rentre chez lui et retrouve la femme qu'il aime mariée à un autre. Autour de ce triangle tragique, Duong Thu Huong bâtit un livre magistral qui est sans doute le grand roman de l'après-guerre du Viêtnam.
Sabine Wespieser, éditrice de l'ouvrage
Alors qu'elle rentre d'une journée en forêt, Miên, une jeune femme du Hameau de la Montagne, situé en plein coeur du Vietnam, se heurte à un attroupement : l'homme qu'elle avait épousé quatorze ans auparavant, dont la mort comme héros et martyr avait été annoncée depuis longtemps déjà, est revenu. Miên est remariée avec un riche propriétaire terrien, Hoan, qu'elle aime et avec qui elle a un enfant. Bôn, le vétéran communiste, réclame sa femme. Sous la pression de la communauté, Miên, convaincue que là est son devoir, se résout à aller vivre avec son premier mari.
Au fil d'une narration éblouissante, la romancière passe de l'un à l'autre des personnages de ce triangle tragique. Miên tente désespérément de se réhabituer à un homme épousé très jeune, physiquement détruit par des années de combats et d'errances dans la jungle, mû par la seule obsession d'engendrer un fils. La jeune femme, nuit après nuit, vit un calvaire. Elle ne peut oublier Hoan qui, résigné, a fui vers la ville où, malgré ses succès commerciaux, il vit un enfer.
Plongeant dans le passé de ces trois innocentes victimes, éclairant leurs destinées individuelles par l'évocation d'une société pétrie de principes moraux et politiques, convoquant leur quotidien dans une somptueuse description de sons, d'odeurs et de couleurs, Duong Thu Huong donne véritablement corps à son pays.
Terre des oublis, grand roman de l'après-guerre du Vietnam, est un livre magistral.
DUONG THU HUONG est née en 1947 au Vietnam. Militante, elle n'a cessé de défendre vigoureusement ses engagements démocratiques, au point finalement d'être exclue du parti communiste en 1990, avant d'être arrêtée et emprisonnée sans procès. Aujourd'hui, elle vit en résidence surveillée à Hanoi. Son oeuvre est publiée dans le monde entier : Terre des oublis est son sixième livre traduit en français.
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Au Vietnam, le libéralisme économique ne va pas de pair avec la liberté d'expression : même s'il s'éloigne du marxisme pur et dur, ce pays continue à tenir ses écrivains sous haute surveillance, à contrôler l'édition et à pratiquer les formes les plus sournoises de la censure. Quelques réfractaires, pourtant, refusent de passer sous les fourches caudines du pouvoir. C'est le cas de Duong Thu Huong... si Duong Thu Huong parle ici de la guerre et de ses séquelles, c'est pour mettre en scène une héroïne qui pourrait sortir d'une pièce de Corneille : Miên, une Chimène orientale déchirée entre l'amour et le devoir. Il y a quinze ans, elle a épousé Bôn, que tout le monde croit mort, et elle s'est remariée avec le tendre Hoan. Mais soudain Bôn revient au village, après des années d'errance à travers la jungle : il a miraculeusement échappé aux massacres et il exige que Miên retourne dans son lit... Elle ne l'aime plus, elle le reconnaît à peine, il n'est qu'une ombre chétive, mais la pression sociale est la plus forte : elle devra se soumettre à celui qui passe pour un martyr, pour un héros de la résistance vietnamienne. Trois destins brisés, trois victimes de l'Histoire : c'est ce drame que raconte Duong Thu Huong sans jamais forcer le trait, dans un roman parfois très cru, parfois très sensuel, qui fustige les archaïsmes d'une société rétrograde, muselée par les diktats d'une morale bornée.
La romancière vietnamienne Duong Thu Huong a choisi une femme, Miên, et deux hommes comme héros de Terre des oublis. Les deux hommes sont les maris de Miên. L'un avait été déclaré mort à la guerre. Ce vétéran communiste revient un matin de juin. Assoiffé de vivre, il apparaît vite pour ce qu'il est : une figure du malheur et de l'impuissance. L'autre est l'aimé, épousé après deux ans de veuvage. Il lui a construit une maison avec une terrasse et donné un fils.
Miên sait qu'elle va perdre un bonheur qu'elle commençait à peine à découvrir. Sous la pression muette des autorités et de la collectivité de son village, elle prépare son départ comme un exil pour rejoindre ce fantôme sorti de la jungle et qu'elle avait oublié...
Il faut dire tout de suite que Terre des oublis appartient à cette catégorie de romans qui inventent au fil des pages leur inspiration, leur acuité, leur tempo et leur forme. Au centre du triangle humain, un univers de souffle, aux dimensions cosmiques, le Vietnam...
Ce roman est celui de l'amour, des passions enchaînées, des métamorphoses et des cicatrices, de la fragilité des royaumes perdus et retrouvés. On y croise des êtres épris d'absolu, des coeurs purs qui trébuchent, des volontés résignées, des héros qui ont raté le coche, des esprits écartelés ; et la douceur de la vie, quand même...
Le roman balzacien, autrement dit le grand roman du XIXe siècle, qui est à la fois étude de moeurs, analyse psychologique, tableau politique et social, où s'est-il réfugié aujourd'hui ? Après la lecture (ô combien recommandable !) de «Terre des oublis», on serait tenté de répondre : au Vietnam !...
Duong Thu Huong est une dissidente, une pasionaria qui a connu la prison au Vietnam, où elle continue de vivre en résidence surveillée. Elle a écrit des romans qui dénonçaient la compromission des intellectuels, la misère du peuple et la condition des femmes. Si Terre des oublis reste une fiction de contestation, c'est surtout un grand roman social, une histoire déchirante dans un pays marqué par la guerre... Si le thème n'est pas nouveau, la romancière lui donne une violence mais aussi une sensualité troublantes... Duong Thu Huong décrit aussi le quotidien des riches et des pauvres, la promiscuité familiale, la saleté, mais aussi la gourmandise. Car, dans Terre des oublis, on ne cesse de manger... ou de mourir de faim.
Philippe Robinet - 15/06/2007
Cypora Petitjean Cerf - 19/03/2007
Une pluie étrange s'abat sur la terre en plein mois de juin.
D'un seul élan, l'eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s'élève des rochers grillés par le soleil. L'eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur acre, sauvage, se répand dans l'air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de salive que les oiseaux crachent dans leurs appels éperdus à l'amour tout au long de l'été et de la fragrance des herbes violacées qui couvrent les cimes escarpées des montagnes. Tout se dilue dans les trombes d'eau.
Brusquement, la pluie s'arrête, le vent tombe. L'eau dévale les ravins, la végétation gorgée d'humidité recommence à cuire dans la chaleur. Un soleil conquérant surgit de derrière les nuages dans le bleu intense du ciel. Comme après une longue séparation, le désir de la terre et de la forêt s'enflamme aveuglément, brûle de jalousie tous les êtres pris de frénésie amoureuse. Effrayés par le soleil, les papillons se terrent dans les anfractuosités. Les malheureuses abeilles cessent de rechercher le pollen.
Dans le silence étouffant, seules les fleurs de bananiers éclatent, flamboient comme si leur éclat pourpre voulait échapper à la moiteur étouffante, s'évaporer dans l'air, s'envoler vers les nuages.
Mien s'est réfugiée dans une grotte en compagnie des femmes du Hameau de la Montagne *. Elle se sent fiévreuse, se touche le front, le trouve glacé. Son coeur bat la chamade. Furtivement, elle pense, angoissée, à son fils.
Serait-il tombé dans la jarre d'eau ? Aurait-il reçu une tige effilée dans l'oeil ? Non, non... Tante Huyên est très méticuleuse, elle surveille chaque pas que fait l'enfant. La figure du petit est trop rayonnante, il ne peut rien lui arriver de mal. Mon fils a un visage radieux de bonté, les démons comme les génies le protégeront.
Elle n'a plus peur pour son fils. Elle continue néanmoins d'être fébrile, angoissée. Quel malheur l'attend au bout du chemin ?
«Assez, rentrons. C'est un jour sans.»
Mien interrompt le silence.
Personne ne répond. Les femmes restent debout, serrées les unes contre les autres, regardant le ciel. Elles viennent d'effectuer la première sortie en forêt de l'année pour récolter le miel. Dès l'aube, la malchance les a frappées. À peine sur la montagne, l'une d'elles s'est tordu la cheville en tombant. Elles ont dû la soutenir jusqu'au poste de garde. Elles avaient franchi deux montagnes quand la pluie s'est abattue sur elles. Maintenant, le sol exhale la fièvre. La chaleur jaillit des ruisseaux, des sentiers jonchés de feuilles pourries. La chaleur s'évapore des feuilles et des fleurs écrasées, arrachées par la pluie, plaquées au pied des arbres. Tout empeste.
«Rentrons», presse Mien.
Une jeune fille pointe le doigt vers l'ouverture de la grotte :
«Tu veux que les serpents nous attaquent ? Ouvre grand tes yeux et regarde !»
Mien reste silencieuse. Elle n'a pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir qu'en cet instant les serpents rampent à travers les sentiers, s'élancent dans les arbres, se suspendent aux branches, prêts à attaquer leurs proies. Des lézards claquent la langue sur le plafond de la grotte. Mien sursaute, lève la tête. Une femelle serpent attendant la ponte, étouffée par la chaleur ambiante, pourrait bien se jeter sur elles et les piquer au front. Une femme corpulente bat les fourrés devant la grotte, se retourne et dit :
«Prenez chacune un bâton, au cas où les serpents nous chargeraient en bande.»
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