La solitude du mammouth / Passion du livre

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.. La solitude du mammouth

Couverture du livre La solitude du mammouth

Auteur : Geneviève Damas

Date de saisie : 11/08/2017

Genre : Théâtre

Editeur : Lansman éditeur, Carnières, Belgique

Collection : Théâtre à vif, n° 366

Prix : 11.00 €

ISBN : 9782807101548

GENCOD : 9782807101548

Sorti le : 10/07/2017

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  • La présentation de l'éditeur

C'est l'histoire d'une femme de quarante ans qui a consacré toute son énergie à sa famille - elle a deux enfants - et qui voit son mari partir en scooter pour une plus jeune de quinze ans, aux jambes interminables et aux seins généreux.

C'est l'histoire d'une femme qui a du mal à avaler ça et qui veut donner une sacrée leçon à son mari en cherchant un mafieux albanais pour arranger le portrait de l'homme qu'elle a tant aimé. Finalement, elle se plonge dans les manuels de psychologie et, découvrant les théories de Paul Watzlawick, décide de faire justice elle-même.

C'est l'histoire d'une femme pas déprimée du tout qui va rendre impossible la vie du fugueur en scooter.

Un monologue drôle, cruel et déjanté évoquant la colère intérieure, le désir de vengeance, et la faculté de sublimer les émotions les plus profondes.

*

Comédienne, metteure en scène, auteure dramatique et romancière, Geneviève Damas fait partie des incontournables de la vie théâtrale et littéraire belge. Et bien au-delà puisqu'elle a obtenu le Prix des cinq continents de la Francophonie 2012 pour son roman Si tu passes la rivière.





  • Les premières lignes

C'est quelque chose de penser qu'on va disparaître, qu'un jour on n'est plus là et que le monde poursuit sa course ronde. On croit la vie éternelle et, un beau matin, on réalise qu'elle ne tient qu'à un fil : une bulle d'air, un caillot, un caillou, une fissure, des villages entiers disparaissent en une fraction de seconde, des avions explosent en plein vol, des bateaux chavirent. On est rayé de la carte et tout continue pourtant en regardant vers l'avant. Les gens respirent, marchent, font l'amour, les industries tournent, les arbres fleurissent. Parce que c'est ça la vie, avancer en dépit de ce qui meurt, tourner la page, oublier. Je trouve cette absence de mémoire d'une injustice fondamentale. C'est ce que je répète à ma cousine Lucie à propos des mammouths. L'humanité leur doit tellement. Ils nous ont tout donné, leurs défenses, leur peau, leurs os, leur graisse, leurs poils, et qu'est-ce que l'humanité a fait pour eux lorsque le froid est arrivé ? Nada. Elle les a laissé sombrer dans l'ère glaciaire. Et si on regarde l'histoire de l'art, y a-t-il une oeuvre majeure qui célèbre les mammouths, ce que nous leur devons ? Sur les dinosaures, les chevaux, les chiens, les chats, des flopées. Mais sur les mammouths ? J'ai cherché. Je n'en connais qu'une, celle du grand plasticien allemand Joseph Beuys, né à Krefeld en 1921 et décédé à Düsseldorf en 1986, qui a exalté ces animaux disparus tout au long de sa vie, rappelant qu'ils sont l'essence de ce que nous sommes, bien antérieurs au capital, à la consommation, à la dénaturation. Je me souviens de l'émotion que j'ai ressentie au Centre Georges Pompidou en 1994 où avait lieu une de ses rétrospectives ; c'était sur un mur blanc, une oeuvre de petite taille, 30 sur 40 cm, un rectangle de bois noir sur lequel se détachait une ombre de mammouth blanche à côté de laquelle était accroché un mouchoir pour, disait l'artiste, sécher les larmes des humains causées par le chagrin de n'avoir pas connu ces grands animaux auxquels nous devons tant. Mais hormis Joseph Beuys, rien. Et moi, je ne veux pas qu'on oublie. Qu'on les oublie. Qu'on m'oublie. Qu'on me raye de la carte du monde. Qu'on continue sa course sans se souvenir de ce que l'on doit.

Épisode 1 : L'ère glaciaire

Et quand il m'a dit : "Bérénice, j'ai rencontré quelqu'un", comme le mammouth j'ai senti la terre se refroidir, quelque chose qui vous paralyse insensiblement ; au début je me suis dit, ça va aller, j'en ai déjà vu des vertes et des pas mûres, comme le mammouth avec tous ses poils, toute sa graisse, rien ne peut m'arriver. Et j'ai pensé, Béré, il faut que tu restes digne, Brice a quelque chose à te dire, quelque chose d'important, tant qu'il y a des mots, il y a de l'espoir. Et comme le mammifère du pléistocène inférieur, je suis restée là, immobile, souriante, stupide à croire que j'allais m'en sortir, regardant Brice me parler de Mélanie, cette jeune étudiante de vingt-deux ans si prometteuse, si sympathique, Mélanie qui était même venue garder nos enfants un soir, si fragile, si douce, si douée parce qu'elle était tellement intéressée par les recherches de mon mari, Mélanie qui avait tellement souffert durant son enfance, qui venait de se séparer de son copain qui parlait si peu alors que mon mari excelle dans les discours sur la figure tutélaire d'Ambiorix, mon mari qui avait eu la générosité de réconforter cette pauvre enfant, de la réchauffer, s'y adonnant corps et âme, mon mari, qui rentrait de plus en plus tard chaque soir, la mort dans l'âme, de ces chambres d'hôtel où ils se retrouvaient "parce qu'il faisait si froid dehors", disait-il, et je pensais au mammouth qui aurait survécu, lui, s'il en avait eu une de chambre au Novotel ; comme j'aurais aimé les renvoyer tous les deux, surtout elle, au pléistocène inférieur, couverte d'une mince peau de lapin, au milieu des mammouths, l'oeil torve ; pauvres bêtes qui, se sentant mourir, redoubleraient d'agressivité, déchiquetant tout sur leur passage, elles se repaîtraient assurément de la chair chaude de Mélanie. Et mon mari parlait, parlait, parlait, je n'entendais rien, je ne voyais plus que les mammouths qui vacillaient, se couchaient dans une neige où personne ne les pleurerait jamais. Et donc Brice s'est levé, s'est dirigé vers la chambre, en est ressorti quelques minutes plus tard avec une valise, a marché vers la porte et l'a refermée.

(...)


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