Auteur : Baltasar Gracian
Traducteur : Benito Pelegrin
Date de saisie : 17/10/2005
Genre : Philosophie
Editeur : Seuil, Paris, France
Prix : 33.00 € / 216.47 F
ISBN : 978-2-02-036357-0
GENCOD : 9782020363570
"Etoile de première grandeur" selon Lacan, à côté de La Rochefoucauld (qui l'utilise, comme plus tard Nietzsche), dans la tradition des moralistes européens, Baltasar Gracian (1601-1658) est surtout connu pour sa réflexion subtile et profonde sur les arcanes de la vie sociale et pour les conseils de comportement qu'il donne, dont l'homme politique ou le professionnel d'aujourd'hui peuvent tirer beaucoup de profits. Pour la première fois, le lecteur de langue française trouvera rassemblés dans ce volume la totalité de ses Traités, dans une traduction nouvelle, correspondant aux exigences scientifiques d'aujourd'hui tout en étant empreinte d'une vraie beauté littéraire. Il pourra ainsi prendre toute la mesure d'une oeuvre majeure qui, à travers les différentes figures que sont l'"honnête homme", l'"homme de cour", le "héros" ou le "bel esprit", s'interroge sur la destinée de l'homme, son rapport à la société, à la langue et à Dieu.
Benito Pelegrin, universitaire, écrivain, est un des spécialistes européens les plus connus du baroque et de Gracian, qu'il a amplement traduit et commenté et auquel il a consacré un doctorat d'État. Ses nombreux articles sur le sujet font autorité.
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Les «Traités» de Baltasar Gracián sont précis, concis, incisifs et ténébreux. La morale de l'apparence du jésuite espagnol de l'âge baroque influença Nietzsche et Guy Debord.
Le dernier livre et unique roman de Baltasar Gracián, le Criticón, commence par un naufrage. Au moment où il croit mourir, Critilo, qui incarne la raison, se plaint de ce que la nature maltraite l'homme : «Toute la connaissance qu'elle lui refuse à la naissance, elle la lui restitue au moment de mourir !» La vie est toujours derrière soi. Mais Critilo ne meurt pas et le roman qui suit est l'itinéraire picaresque du dépucelage social et intellectuel de ce survivant dans l'Espagne du XVIIe siècle. Critilo voyage en compagnie d'Andrenio, qui représente la passion. Le Criticón est celui qui critique tout, exagérément et sans cesse : l'auteur profite de son roman allégorique pour régler ses comptes avec le monde, son pays, les hommes. La vie est ici un travail obstiné de désenchantement. On naît dans l'illusion pour finir, pelant l'artichaut avec une amertume pleine de délices, au coeur de la désillusion : premier principe du monde baroque espagnol dont le père Gracián, jésuite orgueilleux et volontiers acerbe, est l'un des derniers massifs... On a fait de Baltasar Gracián un modèle de cynisme. Rien n'est plus faux. Il prend peu à peu acte du monde tel qu'il est, et, dans une série de traités écrits pendant vingt ans, entend civiliser les hommes. D'une part, en vantant les vertus morales du héros, de l'homme de cour, puis de l'homme tout court, avant de finir par célébrer, pour une fois sous son nom et dans un style «naturel comme le pain» (Azorín), l'art de communier ; d'autre part, en ouvrant la chasse aux passions tristes, et à ces choses qui «abrègent la vie : la sottise et la méchanceté». Sottise (necedad) est l'un des mots qui revient dans ses oeuvres, allant et venant comme un yoyo... Ces traités ont souvent été traduits sous des titres différents. Oracle manuel et art de prudence était devenu l'Homme de cour. El Discreto, aujourd'hui l'Honnête Homme, traduction plus conforme au sens originel, a longtemps été l'Homme universel. Benito Pelegrín, professeur à l'université d'Aix et spécialiste de Gracián, retraduit et réunit aujourd'hui en un volume l'ensemble de ces textes. Du Héros (1637) à l'Art de communier (1655), on peut suivre ainsi, d'un bout à l'autre, une évolution intellectuelle et humaine que clôt, de 1651 à 1657, le Criticón. Le Criticón, qui ne figure pas dans ce recueil, est une immense grimace romanesque...
Devenir jésuite, voilà un bon plan. En tout cas pour un jeune homme sans fortune, natif de l'Aragon, au début du XVIIe siècle. Avec assez d'habileté, il confesserait bientôt les princes. Il dirigerait peut-être, en sous-main, le cours de l'histoire, si le destin aidait ses desseins. Baltasar Gracián (1601-1658) a sans doute fait ce genre de rêves. Mais il n'a pas pu les concrétiser. Sa carrière politico-ecclésiale fut médiocre, sans commune mesure avec les ambitions qu'on lui devine.
Il passa finalement l'essentiel de son temps à écrire, dans le palais fastueux de son protecteur, Vincencio Juan de Lastanosa. Tant mieux ! Car l'oeuvre est unique ensemble volumineux, déconcertant et superbe, une sorte de diamant échevelé, si l'on ose dire, où coexistent au point de se confondre cynisme noir et jeux de mots, tactique et dévotion, vie du style et style de vie.
Voilà pourquoi, depuis presque quatre siècles, cette oeuvre n'a cessé de fasciner. Du vivant de Gracián, ses ouvrages sont plusieurs fois réimprimés en Espagne, traduits en latin, en italien, en français. Ceux qui le lisent, au fil des générations, se nomment Molière, La Rochefoucauld, Schopenhauer (qui le traduit en allemand en 1861), Nietzsche, ou encore Jankélévitch, ou Lacan, ou Debord. Entre autres. Un nouveau destin l'attend sans doute, avec cette première édition française, en un seul volume, de toute l'oeuvre non romanesque de Gracián par Benito Pelegrin, qui depuis plus de trente ans a consacré un travail considérable à cet auteur et à son époque. On trouve ici tous les traités du maître de la ruse, à commencer par son coup de tonnerre initial, El Heroe (Le Héros), publié en 1647... Dix ans après Le Héros, L'Oracle manuel et Art de Prudence détaille les maximes à suivre avec une fausse froideur parfaite. Rien n'est laissé de côté, ni l'éloge de l'artifice ni la nécessité de connaître ses points faibles ou d'être généreux quand c'est utile. On se souviendra, par exemple, de ne pas se plaindre (inutile de montrer ses faiblesses), de ne pas dévoiler les ébauches d'un travail en cours (conserver toute sa force à l'oeuvre achevée) et de maquiller consciencieusement ses erreurs. On n'oubliera pas non plus d'être économe de sa présence (entretenir le désir et un certain mystère) ni d'avoir toute sa vie, en tout domaine, public ou privé, toujours deux fers au feu.
Bref, il s'agira d'être "saint". Mais oui, tout bonnement ! C'est en effet l'ultime conseil de Gracián, celui qui résume tous les autres, et qu'on ne sait évidemment comment entendre. Car ce qui caractérise cette prose, autant qu'un certain halo de douce folie, c'est un invraisemblable génie de l'ambiguïté. Impossible de savoir, en fin de compte, si Gracián conseille ou s'il dénonce. On retournera ses formules dans tous les sens. Justement, elles sont réversibles !...
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