Auteur : Gila Lustiger
Traducteur : Gila Lustiger
Date de saisie : 24/09/2005
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Les mots étrangers
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-234-05799-9
GENCOD : 9782234057999
"Comme un pauvre boutiquier, j'aurais pris un papier et un crayon et énuméré consciencieusement ce qu'on avait fait à ma famille. Puis j'aurais tiré un trait et dit : S'il vous plaît, j'ai livré les documents, les récits et faits historiques, j'ai fourni quelques impressions, descriptions, images... et voilà : a plus b plus c égalent une histoire de malheur et d'humiliation, encore et toujours. Comme si c'était cela. Comme si on pouvait résumer ma famille à cela. Comme si nous n'avions jamais été que cela : prédestinés à souffrir. Mais j'ai vu la photo et j'ai compris que les preuves ne sont rien. Que les dates n'ont aucune valeur et que les données sont trompeuses, parce qu'on ne peut accéder à l'histoire de ma famille si l'on ne s'en remet pas aux émotions. Aux émotions ? Oui. Et aux bruits, rencontres et désirs. Il a surtout fallu que je m'accommode des désirs et des mensonges, des souhaits, des illusions et des légendes. De la légende de la fraternité que mon père et le soldat américain ont voulu mettre en scène pour la postérité lorsqu'ils se sont fait photographier dans les bras l'un de l'autre juste après la guerre. De la légende d'un Etat juif sans Dieu ni religion. De la légende d'un grand amour que rien n'affaiblirait, à laquelle mes parents se sont accrochés, qu'ils ont répétée et réinventée, imitée et révisée jusqu'à leur séparation. De la légende d'une société sans classes. De la légende d'un monde brillant enfermé dans une boule de cristal. Et de la légende selon laquelle il serait possible de saisir en quelques mots la consistance singulière et secrète d'une vie."
Gila Lustiger est née ne Allemagne en 1963. Elle a vécu en Israël avant de s'installer à Paris. Nous sommes est son troisième roman.
Gila Lustiger aime à citer Euripide : «Le destin est le caractère» - et le parcours de cette jeune quadragénaire pourrait être un hommage à son dramaturge d'élection, mais aussi au prénom que lui ont donné ses parents et qui signifie, en hébreu, «joie». Un père allemand, rescapé d'Auschwitz, intellectuel de renom, et une mère israélienne, une grand-mère reine du strudel... Le dernier livre de Gila Lustiger évoque, autant que sa famille, un nuancier du monde contemporain des relations familiales tempétueuses aux identités nationales prises dans l'histoire contemporaine, dont les teintes savent, par certains, être éclaircies par un regard cocasse sur la vie.
Si la première partie de son troisième livre, Nous sommes, évoque l'héritage de la Shoah et les silences de ceux qui y ont survécu, Gila Lustiger se défend d'être un écrivain juif, comme on la décrit souvent outre-Rhin : «C'est une notion qui me met mal à l'aise : j'aimerais qu'on me prouve ce qui fait de moi un écrivain juif. Singer, par ses thèmes récurrents, l'est, moi pas... Entre les manies du père, frénétique découpeur de journaux, et la présence-absence de la mère, notamment pendant la guerre du Golfe, Gila Lustiger pourrait planter ses griffes dans la chair familiale. Chez elle, toutefois, l'ironie ne dispense jamais d'empathie. Les coeurs ne sont pas fermés. C'est aussi ce que laisse entendre le choix de son titre français : Nous sommes, qui n'est pas exactement le titre allemand de So sind wir. Mais le Ainsi sommes-nous, qui aurait été la traduction littérale, sonnait mal à ses oreilles : «Pas assez laconique. Nous sommes, c'est une phrase ouverte. Chacun peut remplir la fin de la phrase à sa guise. Nous sommes... idiots, joyeux, en 2005.» L'économie de mots sait créer l'émotion autant que l'hilarité, notamment dans une scène délirante et truculente où la petite Gila demande à sa mère d'expliquer la création de l'Etat d'Israël. Se condense ainsi une énergie dans la prose, qui ressemble à celle de son auteur...
... Longtemps Gila Lustiger se demanda comment elle pourrait parler de sa famille, raconter son destin dans un XXe siècle tourmenté. La solution était là, dans ces bribes de vie quotidienne qu'il lui suffisait de saisir du bout des doigts sans chercher la logique historique, la rigidité chronologique. En acceptant de tirer le premier fil, tout se déviderait. Elle ne devait plus refuser l'émotion, l'impudeur, le mensonge par omission, mais tout poser sur la table comme on vide son sac pour y mettre de l'ordre... Evoquant sa mère, installée à Tel-Aviv, l'auteur parle des Israéliens d'aujourd'hui, de leur façon de vivre dans l'urgence, et de leur ironie face à la mort qui frappe au hasard. Gila dit sa peur, sa fascination, son admiration vis-à-vis de ces «possédés» qui méprisent le danger. Tardivement, elle évoque également son adolescence avec sa «nostalgie de la normalité», son désir d'ignorer un passé qui ne concernait pas une fille née en Allemagne en 1963. «Je pensais : il fallait que ça tombe sur moi. Etre justement ce qui te déprime, le rejeton d'une famille anéantie.»
A travers des anecdotes, des cas isolés, des personnages exemplaires, des faiblesses avouées, Gila Lustiger se jette dans une épopée qui transite par Paris, Francfort, Tel-Aviv, de l'Exodus à la guerre du Golfe, sans jamais quitter des yeux et du coeur la famille dont elle est devenue le porte-drapeau. Elle croit avoir choisi des chemins de traverse pour brosser un tableau pétri d'émotion et d'aveux difficiles, mais il n'en est rien. La romancière a su écouter les silences de chacun, les exprimer sans jamais les trahir et donner à ses lecteurs un billet pour une magnifique aventure contemporaine.
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