Auteur : Vassilis Alexakis
Date de saisie : 28/08/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-234-05797-5
GENCOD : 9782234057975
"Un jour où je déjeunais seul chez Démocrite, tu es apparue à l'entrée de la salle et tu as regardé attentivement autour de toi. J'avais terminé mon repas et je lisais le journal. Ton regard ne s'est pas attardé sur moi, pas plus qu'il ne s'est attardé sur les autres clients. J'ai essayé de contenir ma déception. J'ai songé que cela faisait douze ans que nous ne nous étions pas vus. J'ai pris quelques kilos et perdu les rares cheveux qui me restaient. Une empreinte sombre, qui n'existait pas auparavant, a fait surface sur mon front. Elle ne ressemble pas à une robe de mariée anglaise ni à un petit âne. Il y a des taches qui ne ressemblent à rien. J'en suis arrivé à la conclusion qu'il était naturel que tu ne me reconnaisses pas, sans réussir pour autant à me consoler de ma déconvenue. Puis tu as examiné les clients une deuxième fois. Tu m'as dévisagé, j'ai cru que tu étais sur le point de te tourner vers la table voisine, mais cette fois ton regard s'est enfin arrêté sur moi. Tu as esquissé quelques pas hésitants dans ma direction. Je me suis levé pour t'accueillir. - J'ai un peu grossi ! t'ai-je annoncé aussi gaiement que je le pouvais. Toi qui m'avais toujours trouvé exagérément maigre, qui jugeais que je ne me nourrissais pas assez, tu m'as répondu assez sèchement : - Je le vois."
Vassilis Alexakis a publié dix romans dont La langue maternelle, prix Médicis eu 1995, Le coeur de Marguerite (1999) et Les mots étrangers (2002).
Vassilis Alexakis écrit pour avoir de ses nouvelles. Depuis plus de trente ans, cet Ulysse funambule, né à Athènes, mais qui s'épanouit à Paris, tisse ses romans comme autant de ponts de lianes, suspendus entre deux mondes, entre deux cultures, entre deux langues. Parfois, conscient de ses incessantes parties de ping-pong linguistiques, il en choisit une troisième, comme le sango, langue de Centrafique qu'en 2002 il magnifia dans Les Mots étrangers.
Pourtant, la patrie d'Alexakis reste la littérature. Son Odyssée, celle des mots. Dans son nouveau livre, Je t'oublierai tous les jours, l'auteur du Coeur de Marguerite, met en scène un homme qui lui ressemble, et s'adresse à une personne qu'il connaît bien, rencontrée au hasard d'un «déjeuner chez Démocrite». Cette femme lui manque tellement qu'il a besoin de lui raconter sa vie. Ainsi naît un étrange monologue intérieur, disons un dialogue en miroir, où l'auteur délivre à cette inconnue, des nouvelles du monde, ainsi que des notations plus personnelles sur sa vie, ses amours, ses enfants, ses romans.
Au fil des pages, l'on devine bientôt que le narrateur converse avec sa mère...
Vassilis Alexakis déteste vieillir... L'homme à la pipe l'avoue, non sans plaisir : «Mon comportement n'a pas toujours la gravité qui sied à mon âge.» Et c'est tant mieux. Sous la plume du jeune sexagénaire, les évocations, joyeuses ou douloureuses, se font légères et l'humour est omniprésent... Est-ce justement parce qu'il n'a pas renoncé à l'enfance et aux vertes années que le plus francophone des Grecs s'est plongé un beau jour, avec gourmandise, dans l'abondante correspondance entretenue avec sa chère mère, envolée il y a une dizaine d'années ? Et qu'il a trouvé là prétexte à lui écrire une dernière et longue missive,... «Le seul bénéfice que j'ai retiré de mon expérience, c'est que je doute davantage qu'autrefois, écrit le narrateur. J'essaie d'agencer trois mots et je n'y arrive pas.» Bien sûr, on peine à croire Vassilis Alexakis, auteur d'une quinzaine de livres, dont La Langue maternelle (prix Médicis 1995). Pourtant, le ton est si juste, si sincère que l'on en est convaincu: l'enfant ne saurait mentir ici. Ni à sa mère. Ni à ses lecteurs.
... Dès le titre, le livre est écrit à la deuxième personne, celle à laquelle il s'adresse, nous laissant, à nous autres pauvres lecteurs, le rôle de tierce personne, celle qu'on n'a pas sonnée, plantée là comme un voyeur, à peine tolérée. Le «tu» auquel le narrateur s'adresse ne sera jamais ni nommé ni désigné, mais deviné très vite, c'est la mère de l'auteur (malgré ses petits mensonges Alexakis ne sait pas se cacher et le peu qu'on sait de lui, qu'on le tienne de sa bouche ou de ses précédents livres se retrouve ici). Cette mère est morte depuis douze ans et Alexakis la met au courant de tout se qu'elle n'a pas pu connaître, et lui rappelle tout ce qu'elle a connu, tendrement, respectueusement, avec une impeccable drôlerie...
D'abord, il y a ce titre magnifique : «Je t'oublierai tous les jours», la réponse d'un poète indien, ami de l'auteur, à une femme qui l'abandonnait en lui demandant de l'oublier. «Je t'oublierai tous les jours», une phrase toute simple pour dire le temps qui passera, qui passe et gomme petit à petit amours et chagrins. Elle ouvre parfaitement ce récit en forme de longue lettre à la mère disparue, au fantôme surgi un soir dans un restaurant d'Athènes... Qu'on n'attende pas là une autobiographie en règle. Tout l'art de Vassilis Alexakis est de sembler écrire en musardant, à la paresseuse, en se faisant une règle des digressions. Ne s'agit-il pas de continuer une conversation avec la mère ? Beau symbole, c'est à elle que l'auteur laisse le soin de couper le fil, en lui suggérant que désormais il se souvienne d'elle «à [son] insu». Son legs ? Une page blanche et un mot : intransigeant. Deux viatiques pour une nouvelle naissance. On aura compris que ce livre est, aussi, un tour de magie.
Comment débuter une conversation - un monologue, plutôt - avec quelqu'un dont la mémoire décline ? Vassilis Alexakis a la réponse : «C'est peut-être par là que je dois commencer : les jours continuent de s'écouler, le lundi de succéder au dimanche, le mardi au lundi. Tu te souviens des jours ?» Au bout de quelques pages de Je t'oublierai tous les jours, le lecteur comprend que ce «tu» n'est autre que la mère du narrateur, figure essentielle chez l'auteur de La langue maternelle (prix Médicis 1995). C'est à elle qu'Alexakis doit la vie, mais aussi l'amour de la Grèce et des mots. Au premier abord, ce roman peut être vu comme un cours d'histoire, intime et générale, adressé à une femme amnésique, et le cri d'amour d'un fils à sa génitrice... Mais au-delà des anecdotes et des sentiments (le dernier chapitre est splendide !), mis en valeur par une narration de porcelaine, Alexakis médite sur ses trois thèmes de prédilection : les origines, le pluriculturalisme et les mots...
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