Auteur : Pierre Jourde
Date de saisie : 13/09/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Esprit des péninsules, Paris, France
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-84636-083-8
GENCOD : 9782846360838
La ville de Logres, où se déroule Festins secrets, est un piège pour le personnage. La maison où il séjourne est un espace inquiétant, à la configuration bizarre, où il croit entendre des voix, percevoir des présences. Je voudrais que le récit soit à l'image de cette ville et de cette maison : un espace piégé, malaisé, où l'on ne sache jamais très bien où l'on est, comment interpréter les signes et les discours, où l'on soit amené à reconsidérer sans cesse ce qui est vrai ou faux, bien ou mal, qui parle, qui est qui. J'ai fabriqué ce livre avec ce qui me fait peur et ce qui m'angoisse. J'aime avoir peur en lisant ou au cinéma, c'est une émotion qui atteint souvent des régions profondes. Je pense notamment aux films récents de David Lynch. Le livre est réussi si cette angoisse se transmet au lecteur, le déstabilise, et l'amène à quelques questions sur ce que nous appelons par commodité la réalité. Dans le monde de Logres, la fiction dévore la réalité, la remplace par des chiffres, des statistiques, des discours, des images, des rumeurs, des textes. Rien n'arrive vraiment dans le livre, tout est un entrelacement de discours, et pourtant tout y est violent et terrorisant. Dans l'idéal, j'aurais voulu faire un livre qu'on ne puisse pas lâcher, et qui pourtant donne à réfléchir, inquiète la pensée.
Pierre Jourde
Par cette fin d'après-midi d'un début de siècle, tout semble en ordre à bord du direct Paris-Logres : sur une banquette de moleskine aussi orange que possible somnole un jeune professeur aussi progressiste que souhaitable, en route vers son premier poste dans "une obscure sous-préfecture d'un département de forêts et de mines désaffectées." Parvenu à destination, Gilles Saurat se retrouve en plein "cauchemar du mammouth". Ou comment enseigner les subtilités de la langue et de la littérature françaises à de jeunes brutes tout juste capables d'aligner une cinquantaine de borborygmes. Avec pour seule aide des circulaires de l'Education nationale rédigées dans un esprit que n'auraient pas renié Franz Kafka et le Père Ubu associés. Entre deux mauvais rêves, d'étranges dîners de têtes réunissent des notables adonnés aux ragots, à l'extrémisme politique et aux sciences occultes qui s'efforcent d'initier l'enseignant novice à des plaisirs défendus. La petite ville où Pierre Jourde a dressé son chapiteau est un condensé effrayant et dérisoire des sociétés contemporaines. Aux limites du réalisme et du fantastique, Festins secrets se livre à un décorticage de la sexualité moderne, à une satire cruelle du Léviathan éducatif et du monstre médiatique. Bienvenue à Logres. Bienvenue dans votre monde.
Même constat chez Jourde et Houellebecq : la société est en décomposition. Mais quand le second se contente de ricaner, d'aligner des phrases maigres, le premier empoigne la vie, la décompose, maux pour maux, et lui fait un festin littéraire, dense, parfois trop. Pierre Jourde, essayiste, romancier, ex-prof de collèges moribonds reconverti en universitaire, ne craint ni la provoc ni l'ambition intellectuelle. Il dit écrire pour se faire peur, ne pas s'endormir, se déstabiliser, s'interroger - interroger le monde. Festins secrets, qui se veut roman de la totalité, est une implacable descente dans notre quotidien : direct en enfer...
Avis aux aspirants romanciers : écrire peut nuire gravement à la santé. Du moins lorsqu'il s'agit d'affronter des lecteurs qui menacent de vous lyncher... Angelo Rinaldi, qui, connaissant les risques du métier, a longtemps considéré qu'un kimono de judoka assorti d'une ceinture noire était plus à même de le protéger qu'un habit vert ? En tant qu'ancien voisin de bureau d'Angelo, nous nous permettons de lui recommander chaleureusement MM. Jourde et Cendrey, qui ont bien besoin de ses services sportifs.
Le premier, en 2003, a publié un roman - Pays perdu (L'Esprit des péninsules) - où il mettait au jour les turpitudes et secrets de famille d'un coin de France fleurant la bouse et les renvois d'alcool. Un village et des gens aisément reconnaissables - même si les noms ont été changés - puisque sa famille habite ce bourg du Cantal depuis trois siècles. Revenu au pays cet été avec femme et enfants, Jourde a dû essuyer des jets de pierres, des insultes et manqué de se faire lyncher... Peut-on, sous le couvert de la fiction, tout écrire, et sur n'importe qui ? Juridiquement, oui. Artistiquement, c'est même conseillé. De Flaubert à Proust, les écrivains se sont toujours inspirés du vécu pour construire leur oeuvre, ce qui n'a pas forcément contribué à leur popularité locale... Jourde décide à présent, dans un roman au vitriol intitulé Festins secrets (L'Esprit des péninsules), d'en découdre avec l'Education nationale qui l'emploie...
... En 2003, Pierre Jourde publie en effet «Pays perdu», le saisissant portrait d'un hameau de montagne où vit, crasseuse, rougie par l'alcool et repliée sur elle-même, une population rurale d'un autre temps. A l'occasion d'un enterrement, le narrateur y retrouve la ferme de son père, cet homme simple et silencieux auquel il rend hommage, et justice. Dans un cul-de-sac où les livres sont rares, on a reçu ce récit autobiographique comme un explosif. La France profonde n'aime pas qu'on la dérange dans ses vieux rituels et son mutisme de pierre. En juillet, Pierre Jourde est retourné là-haut. En vacances et avec ses jeunes enfants. Il ne savait pas qu'il était attendu de pied ferme. Un panneau sardonique lui souhaitait la bienvenue. Un groupe d'hommes a voulu le lyncher. Pas le bousculer, non, le lyncher. Même si le village n'était pas nommé, il avait écrit «Pays perdu» et il devait payer. Il raconte ici, pour la première fois, l'agression inouïe dont lui et les siens ont été victimes et il s'interroge sur la violence que, à Saint-Germain-des-Prés comme en Auvergne, ses ouvrages suscitent; sur la violence que, peut-être, il s'emploie à susciter.
Avec son nouveau et gros roman, «Festins secrets», Pierre Jourde, ce Savonarole en blouson de cuir, persiste et signe. Il persiste dans le style oratoire, savant, qui est sa marque et signe une nouvelle inquisition. Cette fois, c'est le système éducatif qu'il dénonce, son sabir, sa démagogie, en même temps qu'il brocarde de douteux notables de province... «Festins secrets» est un fort, lent, inéluctable précis de décomposition. On y voit une intelligence raisonnée, appartenant à «une élite récurée», s'enfoncer dans la glue, sombrer au collège, s'avilir chez la veuve et sombrer dans la maladie. La maladie de vivre. Après «Pays perdu», Pierre Jourde ajoute ici une grosse pierre à son nihilisme, des preuves accablantes à son exaspération, et un chapitre à son esthétique très raffinée de la laideur contemporaine.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli