Auteur : Jean d' Ormesson
Date de saisie : 03/09/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : R. Laffont, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-221-10483-5
GENCOD : 9782221104835
- Je ne crois pas beaucoup, vous le savez, à tout ce qui agite les hommes. Je pense que les trois quarts de nos paroles sont tout à fait inutiles. - Et si, en remplacement de toutes ces choses inutiles et trop longues que nous aurions pu nous épargner, vous deviez me murmurer, comme Baba l'Eveillé au commandeur des croyants, quelques mots à l'oreille, lesquels choisiriez-vous ? Je la regardai une dernière fois à la lueur de la lampe. Le spectacle n'était pas déplaisant. Elle souriait, immobile, ses longues jambes croisées, dans une attitude un peu théâtrale et merveilleusement naturelle. Elle était jeune et charmante. - Je vous dirais que l'être est. Et il n'y aurait rien à ajouter. Si j'étais très bavard, j'ajouterais que nous mourrons tous. Et je pourrais vous dire aussi, mais ce serait déjà trop long, que la vie est un rêve sombre et tragique - et qu'elle est très belle et très gaie. - Une fête en larmes ? dit Clara. - Une fête en larmes, lui dis-je. - Rien d'autre ? demanda-t-elle à la façon du sultan. -Non, rien d'autre, lui répondis-je à la façon de Baba, ô sublime harmonie, ô lumière de ma journée. Tout l'essentiel est là.
Jean d'Ormesson est à l'âge des additions. Il a présenté celle du XXe siècle dans Voyez comme on danse, celle de la littérature française en deux gros volumes qui reparaissent en Folio. Dans Une fête en larmes, il fait ses comptes personnels et commence par régler les affaires courantes : les Mémoires sont bien inutiles, le roman est «fini. Son succès l'a tué».
Ce sera donc une conversation. Pour interlocutrice, il s'invente une jeune pigiste de L'Express, encore toute rose sous ses épais diplômes. «Je crois que j'ai connu votre mère... Ah, c'était votre grand-mère.» Il vient d'ouvrir devant elle une immensité de souvenirs pour qu'elle s'y perde et se venger du «supplice» de l'interview qu'il a tant de fois subi. Par son entremise, il veut narguer le temps présent, amnésique et inquiet, demandeur de vérité... Ce livre est loin d'être parfait : quelques longueurs, des redites. Il le reconnaît : «Je me suis beaucoup répété.» Pourtant, nombre de besogneux de la plume, de faibles en imaginaire gagneraient à le lire et à prendre un peu de son élégance, de sa verve délicate.
En 1989, Jean d'Ormesson écrivait une Biographie sentimentale de Chateaubriand dont, en exergue à Une fête en larmes, on pourrait extraire ce passage : «Ce qu'il y a de plus redoutable chez Chateaubriand en particulier, et chez les écrivains en général, ce n'est pas leur suffisance, leur égoïsme ou leur indifférence à tout ce qui n'est pas leur oeuvre : c'est que le chagrin et la souffrance leur sont encore un aliment et que le bien et le mal, chez eux, ne se distinguent pas l'un de l'autre.»... Ne vous laissez pas prendre au tic d'éditeur qui annonce cette Fête en larmes comme un roman, sauf bien sûr que ce semblant d'autobiographie dialoguée est subtilement romancé, un jeu de miroirs. Ce qu'il faut pour bien écrire, c'est avoir beaucoup de souvenirs d'enfance, que transforme allégrement l'illusion des bonheurs perdus, et aussi beaucoup de souvenirs de voyage, qui cèdent aussi à l'embellissement pour la joie du rêve qui nous fait venir les larmes aux yeux, comme font tous les souvenirs de ce qui ne reviendra jamais.
La bénévolence incorrigible de Jean d'Ormesson, qui ne l'a certes pas empêché de faire souffrir les femmes comme l'Enchanteur, et qui fait qu'il n'attire jamais la méchanceté, ne l'empêche nullement de brocarder, ici et là, par exemple, le nouveau roman («Comme l'existentialisme, le nouveau roman était un totalitarisme. Le plus amusant était que l'entreprise, qui se réclamait d'une rigueur et d'une hauteur exemplaires, nourrissait un goût immodéré pour la publicité et mettait des dons réels au service de cette vulgarité importée d'outre-Atlantique sous le nom de marketing... Le nouveau roman était une affaire qui roulait et entraînait derrière elle, à défaut de lecteurs, une foule bruyante de snobs éblouis et de thuriféraires médusés»), ou le milieu journalistique dont Clara Sombreuil lui semble la midinette de charme au savoir limité : «Je vous dois un aveu, lui dit-il : je suis un ennemi de la géopolitique, de la psychologie des peuples, des tableaux d'ensemble, de tout ce que nous lisons à longueur de journée d'intelligent et de boursouflé dans vos hebdomadaires et vos quotidiens. (...) Les pays étrangers, les relations internationales, la politique en général, l'évolution des moeurs et la situation du monde sont du gâteau pour les pompeux, les bavards, les professionnels de la comédie grave.» Bref, il nous fait comprendre qu'un journaliste, à ses yeux, ça ne sait rien ; qu'il faut tout lui expliquer...
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