Auteur : Yves Charpentier
Date de saisie : 06/11/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-213-62451-8
GENCOD : 9782213624518
En écrivant je tente toujours d'établir un rapport plus intense avec le monde, ce monde qui sinon resterait trop lointain, presque absent, absorbé par l'image. Et mes personnages eux-mêmes essaient de sortir d'eux-mêmes, de rejoindre l'autre, de renaître. Dans Bombay parade, c'est Bombay qui a la dimension du monde, c'est le monde des hommes, densifié, enchanté, ritualisé.
J'aimerais vous faire partager cette expérience, vous entraîner dans ce récit rythmé par les fêtes religieuses, vous inviter à plonger avec moi dans cette folie de Bombay, vous entraîner dans sa parade délirante, parmi ses éclopés, ses dévots et ses princes, et vous emmener ainsi plus loin dans l'émotion que par un «vrai voyage», une simple présence.
La distance du monde, le désir de l'abolir, cette obsession est celle de Louis Blaise, le personnage principal, photographe marginal en quête d'une autre vie. C'est ce qui fait le sens de son voyage, de sa passion, de sa conversion : trouver sa place, sa forme, renaître en somme. Captivé par une star du cinéma local, il en fait une déesse. Dans cet amour religieux, il peut espérer cette grâce, aller au bout de sa quête. En se donnant, offrande au monde.
Yves Charpentier
"Je ne sais pas où est Mireille. Je ne l'ai pas trouvée en arrivant ici. Je me suis installé dans l'hôtel qu'elle m'avait indiqué. Le Goodwill. Elle n'y est pas. Elle n'y a même pas mis les pieds. Mais est-ce vraiment elle que je suis venu chercher ? Était-ce mon tour de m'humilier, de m'accrocher, après cette lettre qui ressemblait à un adieu, à une de ses oraisons funèbres ? Ou bien quoi ? Serais-je venu chercher l'inspiration ? Une idée de reportage sur les fêtes de Bombay ? Voir les fêtes à distance, coller dessus des images pour ne plus entendre le battement des coeurs derrière. Pour ne plus jamais y succomber, pour finir par admettre que c'est la seule manière de regarder les fêtes, les turbulences des vivants : à distance. L'avion avait commencé sa descente quand j'ai voulu remplir ma fiche d'immigration. Il fallait y annoncer le but de son voyage. On avait le choix entre Tourism, Employment ou Other. Si on retenait Autre, il fallait préciser, fatalement. Naïvement j'ai commencé à mettre : Rejoindre Mireille. Mais j'ai senti que ça n'allait pas."
Yves Charpentier a publié, entre autres, La Gloire du rapporteur (Calmann-Lévy, 2003) et Le Livre de Naïm (Léo Scherr, 2004).
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Il est entendu depuis Blaise Pascal que le néant est la grande affaire de l'homme. «Il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout», écrivait l'auteur des «Pensées sur la religion». Hasard ou discret hommage, le héros de «Bombay parade» s'appelle Blaise, Louis Blaise... Bombay, sa violence inouïe, la vie proliférante qui s'obstine jusque dans la mort, le spectacle d'une décomposition perpétuelle... Louis Blaise espère surtout y retrouver Mireille, sa compagne, devenue anorexique... Cherchant Mireille, et ne la trouvant point, ce pauvre Blaise va rencontrer un ingénieur hydraulicien, des divinités à trompe d'éléphant, des enfants voleurs et des enfants volés, des familles qui font la queue avec leurs morts devant l'aire des crémations et dont les offrandes carnées «flattent les narines des dieux qui éternuent un peu». Cherchant Mireille, il va rencontrer une déesse fatale, star du cinéma local dont il va devenir peu à peu le jouet, l'esclave, dans l'abandon tantrique (dirons-nous) de ses dernières défenses, de ses ultimes ressources, de son incurable dépit. Odyssée du désenchantement, servie par une écriture paradoxalement heureuse, «Bombay parade» déroule en somme l'oraison funèbre du héros occidental, sevré d'histoire et de désir...
Pour un Occidental à tendance dépressive, l'Inde est un moyen radical de noyer dans la masse son chagrin d'amour ou un vague à l'âme existentiel. Dans la moiteur du sous-continent indien, rien n'est résolu, certes. Simplement, on occupe son spleen; on lui donne quelques couleurs avant d'abandonner aux dieux ou à une femme le soin d'en faire ce qui leur plaira. Ainsi en va-t-il dans l'étonnant Bombay Parade d'Yves Charpentier. Né en 1959, à Troyes, cet énarque et centralien s'est frotté à la littérature, entre 1999 et 2003, lors d'un séjour à Bombay, où il était consul général. Depuis, Charpentier a publié quatre livres, pour la plupart nourris de cette expérience indienne... Charpentier, à travers cette quête intérieure tournée en extérieurs, donne un grand roman errant, violent, puissant et bien écrit, loin des petites oeuvres à l'exotisme calibré que l'on nous sert si souvent sur l'Inde. Un livre choc, à l'image de cette gare de Bombay où les croyants prennent la mort comme une correspondance.
"Je ne sais pas où est Mireille. Je ne l'ai pas trouvée en arrivant ici. Je me suis installé dans l'hôtel qu'elle m'avait indiqué. Le Goodwill. Elle n'y est pas. Elle n'y a même pas mis les pieds. Mais est-ce vraiment elle que je suis venu chercher ? Était-ce mon tour de m'humilier, de m'accrocher, après cette lettre qui ressemblait à un adieu, à une de ses oraisons funèbres ? Ou bien quoi ? Serais-je venu chercher l'inspiration ? Une idée de reportage sur les fêtes de Bombay ? Voir les fêtes à distance, coller dessus des images pour ne plus entendre le battement des coeurs derrière. Pour ne plus jamais y succomber, pour finir par admettre que c'est la seule manière de regarder les fêtes, les turbulences des vivants : à distance. L'avion avait commencé sa descente quand j'ai voulu remplir ma fiche d'immigration. Il fallait y annoncer le but de son voyage. On avait le choix entre Tourism, Employment ou Other. Si on retenait Autre, il fallait préciser, fatalement. Naïvement j'ai commencé à mettre : Rejoindre Mireille. Mais j'ai senti que ça n'allait pas."
Yves Charpentier a publié, entre autres, La Gloire du rapporteur (Calmann-Lévy, 2003) et Le Livre de Naïm (Léo Scherr, 2004).
Il est entendu depuis Blaise Pascal que le néant est la grande affaire de l'homme. «Il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout», écrivait l'auteur des «Pensées sur la religion». Hasard ou discret hommage, le héros de «Bombay parade» s'appelle Blaise, Louis Blaise. Il confesse une vieille fascination pour le néant, un goût prononcé pour les choses disparues, les amours impossibles, les hypothèses intenables, la fuite et l'absence. Cette retenue lui a composé, à 36 ans, une existence à l'écart du monde, dans le dégoût de la force, la crainte de la douleur, l'effroi de la jouissance, la peur des filles et de leurs rires. Louis Blaise est un indifférent, qui répugne aux contacts physiques et à qui ses occupations mal définies de photographe permettent à la fois d'entretenir et de distraire sa phobie. Dans la distance, la haine des émotions, l'ennui du réel.
Le miracle est qu'on ne cessera jamais de le trouver fraternel et même héroïque tout au long de cet extraordinaire récit. Il faut dire qu'ayant fait l'expérience de la vacuité Blaise s'administre l'antidote absolu, le contrepoison total: l'Inde et ses débordements chaotiques. Bombay, sa violence inouïe, la vie proliférante qui s'obstine jusque dans la mort, le spectacle d'une décomposition perpétuelle. Dans son cas, c'est presque un suicide. Un saut de l'ange dans l'enfer des possibles. Comme approche du «tout» pascalien, comme métaphore de la totalité organique, on n'a sans doute jamais rien découvert de plus coriace, de plus bruyant, de plus exagéré que Bombay... Nous sommes là dans ce que le poète nommait «le lointain intérieur», et Yves Charpentier, en maître écrivain sachant jouer sur la frontière où le tangible se dissout dans l'imaginaire, à moins que ce ne soit l'inverse, fait partie de ces rares artistes qui ont le don de plier le monde à leurs fantasmes. Du grand art, et à coup sûr une révélation.
(Le Nouvel Observateur, Jean-Louis Ezine, 15 septembre 2005)
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