Auteur : Régis Jauffret
Date de saisie : 28/08/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-07-077534-7
GENCOD : 9782070775347
"Vous avez dû trouver cette famille étrange, mais plus encore que les histoires d'amour, toutes les familles sont des asiles de fous."
Régis Jauffret est l'auteur de treize romans dont Histoire d'amour (1998), Clémence Picot (1999), Promenade (2001) et Univers, univers (2003) pour lequel il a reçu le prix Décembre.
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Devant le jury du prix Femina qui a distingué Asiles de fous, l'auteur a rappelé qu'il faisait de «la littérature, pas de la sociologie».
Régis Jauffret a une conception charcutière de la littérature. Charcuterie fine, bien sûr, néanmoins cruelle avec le porc, en l'occurrence l'être humain (voir Rimbaud).
Ses romans passent à la moulinette tout ce en quoi nous avons coutume de croire, la réalité des sentiments, la personne, l'ici et le maintenant.
Face à l'incertitude des lendemains, aux dents longues de la mondialisation, aux identités qui s'aiguisent, l'individu contemporain a placé sa foi et trouvé refuge dans la famille. Ce noyau tout chaud, Jauffret le taille en pièces... Les personnages s'empiffrent d'amour. Ils n'ont que ce mot à la bouche. Cette tarte à la crème d'une époque «bien aimante», l'auteur nous la lance à la figure : «Les sentiments ne servent qu'à lubrifier nos rapports.» Frémissante de colère, la phrase de Jauffret soulève les jupes de l'amour maternel, dévoilant une hideuse volonté de puissance. Des mères qui ont «perdu la raison en perdant les eaux», prêtes à s'amouracher de tout ce qui sort d'elles, qui veulent être les seules reines de leur progéniture, les violant sans le savoir avec leurs phrases qui sont autant de cordes au cou. Les mots s'affûtent, dialogues et monologues s'emballent... Ainsi le romancier laisse-t-il ses personnages exposer l'un après l'autre leur version des faits. Puis, comme s'il les mettait à la torture, il les contraint à se dédire. Sans qu'on sache si c'est pour leur arracher la vérité ou au contraire pour la masquer...
Le titre du dernier roman de Régis Jauffret - Asiles de fous - sonne comme un résumé de son oeuvre. Et le sommet - que l'on espère provisoire - de son travail d'écrivain. A 50 ans et en 13 livres, ce Marseillais plein de noirceur et d'humour s'est en effet imposé comme le maître des délires domestiques, le Ionesco des soliloques délirants, des identités multiples et contradictoires, le roi du trompe-l'oeil et du jeu de rôle. Donnez-lui une infirmière un peu paumée ou une bourgeoise esseulée en train de cuire un gigot, et Jauffret vous mijote 400 pages de pure folie. Un roman où, se glissant dans la peau et la tête de ses antihéros, il se fait le Sherlock Holmes des âmes, explorant au conditionnel, à travers rêves et cauchemars, ce qui aurait pu donner quelque sens à des destins trop ordinaires.
Avec Asiles de fous, l'affaire se corse, puisque, en apparence, pas moins de quatre personnalités hautement névrotiques triturent une même histoire faussement banale,... Dans Asiles de fous, on rit, on sursaute, on s'indigne... Tous les signes d'un roman réussi.
... La guerre s'en donne à coeur joie. Où ça ? Là, tout près. Chez nous. En famille. Jadis, Gide vociférait : «Familles, je vous hais !» Aujourd'hui, Régis Jauffret renchérit par un roman tonitruant, excentrique et, donc, très séduisant... A la guerre comme à la guerre. Et puisqu'il s'agit bien de guerre impitoyable, Régis Jauffret tire sur sa famille chérie (et sur le monde en général) avec la hargne et la dextérité d'un soldat au bord de la désespérance. Il invente pour son Asiles de fous une écriture hallucinée - verbes acides et scansion obsédante. C'est plus qu'un acte de bravoure : un vrai morceau de littérature.
L'asile de fous, c'est la famille. On la hait toujours. Elle nous avale, nous digère. Il arrive qu'elle nous recrache. Des écrivains sont là pour nous venger d'elle, par l'imagination et à grands coups de phrases. Mais, comme il y a plusieurs personnes dans chaque famille et qu'il existe un asile bien rempli par personne, Régis Jauffret titre son livre au pluriel. C'est logique et c'est tant mieux : plus on est de fous, plus on rit jaune... Les personnages de Jauffret suivent comme des chiens de chasse leur bêtise, leur angoisse, leurs passions. Ils sont troués par leurs fantasmes. L'écrivain plonge dedans et pêche avec joie tout ce qu'il peut... Les belles histoires de l'oncle Jauffret n'existent jamais en tant que telles : elles ne vivent que par les névroses de ceux qui les développent. Ici, la maternité, la paternité, le couple et la filiation sont une nouvelle fois mis à l'établi et martelés jusqu'à d'extraordinaires grimaces. Les névroses se communiquent au texte lui-même. Elles le font. Elles en déterminent la matière : cette phrase d'acrobate nerveux mélangeant classicisme et baroquisme, ces inventaires du quotidien d'une violence et d'un charme souvent inattendus, ces interminables entassements de comparaisons loufoques («des actionnaires d'une blancheur de chèvre») ou étranges («cette haine épaisse et blonde comme le miel»), jusqu'à cette négligence dans la volonté de ne rien retrancher. Certains lecteurs trouveront que cet écrivain en fait trop. Oui, puisque ses personnages fantasment trop. Ils sont saccagés par la langue ; mais la langue est saccagée par eux...
Gisèle tourne comme une lionne dans l'appartement vide. Tantôt hystérique et survoltée, tantôt harassée et mutique, folle de cette solitude toute neuve qu'elle n'a pas vu venir. Elle hait ce Damien dont elle crie le nom à tue-tête. Elle l'adore, le réclame, le repousse, veut le tuer pour mieux le serrer dans ses bras... C'est une histoire de rupture, pense-t-on, une fiction sur un couple qui se sépare. La femme prend la parole, évoque la première rencontre, l'abandon, la tête contre les murs, l'incompréhension. Ils semblaient tellement s'aimer... Puis vient un autre chapitre, un nouveau personnage : le père de Damien. Il entre en scène avec sa clef à mollette à la main pour réparer le robinet de la cuisine. Il a des airs de bon vieux bonhomme qui vient chercher les affaires de son fils et ne sait pas comment le dire, empêtré d'une fausse gentillesse qui va rapidement dégénérer. On était dans le drame, on se recroquevillait dans le malheur, on glisse brutalement dans la loufoquerie, le comique de situation... Avec Asiles de fous, Régis Jauffret devient un maître de la construction gigogne, passant d'un personnage à l'autre pour lui tirer les vers du nez. Il est le roi du détail qui fait grincer les dents et rire un peu jaune tant le portrait est sarcastique... Depuis ses premiers livres, Histoire d'amour, Clémence Picot ou plus récemment Univers, univers, Jauffret approche au plus près l'union du réalisme et de la schizophrénie, glissant vers l'absurde, tel un Ionesco du troisième millénaire, faussement frivole et totalement inquiétant. Outre la construction par strate, il réussit à donner un rythme effréné à une histoire parfaitement immobile,... Derrière le roman de Régis Jauffret, qu'y a-t-il ? Une pirouette en dernière page pour nous laisser entendre qu'on n'avait rien compris et que tout est à revoir à l'aune de la dernière ligne. Trop fort !
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