Auteur : Yves Delaporte
Date de saisie : 21/03/2007
Genre : Dictionnaires, encyclopédies
Editeur : Ed. du CTHS, Paris, France
Collection : Références de l'ethnologie, n° 4
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-7355-0597-5
GENCOD : 9782735505975
Vous avez sûrement eu l'occasion de voir, à la télévision ou dans le métro, les arabesques que les mains des sourds tracent dans l'espace. Peut-être même, comme 100 000 personnes qui entendent, avez-vous appris la langue des signes, celle que «parlent» en France 80 000 personnes sourdes de naissance. Si c'est le cas, vous vous êtes interrogés sur l'origine de ces signes, qui sont les équivalents des mots de nos langues vocales : pourquoi fait-on «mois de mars» en tapant le menton avec le pouce ? Lorsqu'ils sont créés par les sourds, les signes montrent ce qu'ils disent : ils sont transparents. Mais, comme toutes les langues, celle des signes évolue, et peu à peu beaucoup de signes ont perdu de leur transparence. Un formidable dictionnaire de la langue des signes «parlée» à Paris au 19ème siècle montre une langue plus proche de ses origines. Cet ouvrage était devenu introuvable, et c'est pour répondre à la curiosité du public, sourd ou entendant, que je l'ai réédité au CTHS. Vous y verrez l'explication du signe pour le mois de mars : c'était une croix tracée sur la bouche, symbolisant le carême chrétien. Vous trouverez dans ce dictionnaire des centaines d'autres exemples de ce genre, et des milliers d'expressions françaises traduites en langue des signes.
Yves Delaporte
Au XIXe siècle, la langue des signes est intégrée à l'éducation des enfants sourds. Elle est reconnue comme l'instrument de leur émancipation : avec elle tout est possible, comme en témoigne une pléiade de sourds-muets artistes et fins lettrés.
Depuis l'époque glorieuse de l'abbé de l'Épée (1712-1789), tous ceux qui se pressaient aux exercices publics du bon abbé et de ses successeurs, prouvant que les signes peuvent tout dire et tout traduire, réclamaient en vain un dictionnaire : c'est la tâche que mène à bien en 1865 l'abbé Lambert, aumônier à l'institution nationale des sourds-muets de Paris. Associant le dessin et la description, il publie un dictionnaire bilingue français/langue des signes jusqu'aujourd'hui inégalé.
Ce serait peu dire de cet ouvrage flamboyant qu'il est en avance sur son temps : ne se contentant pas d'une mise en parallèle élémentaire des unités lexicales de chacune des deux langues comme le font la totalité des recueils actuels, il replace chaque signe dans son contexte et indique comment traduire des milliers d'expressions françaises.
Quinze ans après sa parution, la langue des signes est interdite dans les écoles spécialisées, et l'ouvrage de Lambert mis au rebut. Pendant un siècle, les sourds seront condamnés à un apprentissage mécanique des sons, les privant de l'accès au sens et les réduisant à l'illettrisme.
Aujourd'hui, les sourds réinvestissent peu à peu l'espace public dont ils avaient été évincés ; des dizaines de milliers d'entendants apprennent leur langue. À tous, le chef-d'oeuvre de l'abbé Lambert montrera ce qu'a été naguère cette langue, à la fois si semblable à celle d'aujourd'hui et si étrangement différente.
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Extrait de la présentation :
Une sorte de mystère...
«Une sorte de mystère semble planer sur cette langue des gestes» : ainsi débute le chapitre intitulé par l'abbé Lambert Génie spécial du langage des signes. Ce mystère est celui d'une radicale altérité. La langue des signes est-elle une vraie langue ? Les sourds-muets pensent-ils, rêvent-ils en signes ? Les signes peuvent-ils tout exprimer ? sont-ils universels ? Comment accéder à l'abstraction au moyen d'une langue qui utilise le corps comme support signifiant ? Derrière tout cela se profile cette ultime interrogation : «Comment peut-on être sourd-muet ?»
Depuis des siècles, la question sourde se pose à la pensée occidentale. Léonard de Vinci, Montaigne, Descartes, Condillac, Diderot, Rousseau parlent des signes comme d'une autre modalité du langage humain, et ils le font parfois en des termes d'une étonnante modernité. À partir de 1760, l'abbé de l'Epée entreprend l'instruction d'enfants sourds. La théorie quitte alors le ciel des idées et s'instruit de ce que font réellement les sourds avec leurs mains : le Tout-Paris peut venir constater, aux séances publiques organisées par le bon abbé, et plus tard par ses successeurs, que les signes permettent de tout dire, tout comprendre, tout traduire. Le succès est tel que le «rédempteur des sourds-muets» se voit paré d'un mérite imaginaire, celui d'avoir lui-même inventé la langue des signes. Le XIXe siècle voit surgir partout en Europe des institutions qui, sur le modèle de celle de Paris, recrutent des professeurs sourds-muets et utilisent la langue des signes comme langue perdu de leur actualité. Notamment lorsque Lambert constate que ceux qui dénigrent cette langue ne la connaissent tout simplement pas; lorsqu'il parle d'«onomatopées de mouvements» quand tant de linguistes repoussent encore l'iconicité dans le non-linguistique ; quand enfin il vante ses capacités métaphoriques. En feuilletant l'ouvrage, le lecteur verra en effet combien la langue des signes exploite la métaphore pour exprimer les idées les plus abstraites (...)
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