Auteur : Thomas Laqueur
Traducteur : Pierre-Emmanuel Dauzat
Date de saisie : 18/08/2006
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : NRF Essais
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-07-073279-1
GENCOD : 9782070732791
D'ouvrages en recherches, patiemment, Thomas Laqueur élabore une histoire culturelle de la sexualité, marquée par la disjonction des représentations sociales et morales d'avec les éventuelles découvertes médicales : le discours sur la sexualité, aussi libre qu'un jeu de l'esprit, ignore l'entrave des faits. Le cas de la masturbation vient à nouveau l'illustrer. 1712 : dans les bas-fonds littéraires de Londres, paraît une brochure anonyme. De l'habituel flot d'écrits pornographiques, rien ne la distingue. Sinon son titre, étrange, interminable, dérivé d'un épisode, mineur et interprété à contre-sens, de la Bible : Onanie ou L'odieux péché de pollution de soi-même, et toutes ses effroyables conséquences, considéré chez les deux sexes, accompagné de conseils spirituels et physiques à tous ceux qui se sont déjà blessés par cette abominable pratique. Comment expliquer que ses thèses connaîtront, en moins d'un siècle, un succès mondial, traduites et relayées dans les principales langues, appuyées par les autorités théologiques de toute confession, promues au rang du mal social extrême sous la plume des plus grandes autorités pédagogiques, médicales, puis psychanalytiques ? Il faut suivre Thomas Laqueur dans sa vaste enquête. Il perce d'abord l'identité de l'auteur, John Marten, chirurgien et charlatan. Il montre ensuite que, des Anciens aux Pères de l'Eglise, le plaisir en solitaire était condamné uniquement parce qu'il ne donne pas lieu à enfantement. Ce sont les Lumières qui font de l'onanisme un problème majeur. C'est l'époque où naît l'économie politique, qui pose que la satisfaction des plaisirs individuels, par le jeu du marché, permet à l'égoïsme forcené de chacun de contribuer au bien-être de tous et d'oeuvrer, par sa limitation, à l'émergence de la société. Or, de tous les plaisirs, le solitaire est le seul à ne connaître ni limite ni satisfaction sociale contribuant à l'enrichissement de tous. C'est aussi le temps du Contrat social, de la citoyenneté naissante, du rapport de l'individu à la société par les droits et les devoirs. Or la masturbation isole l'individu de toute socialisation, dans les fantaisies galopantes d'une imagination qui échappe à la logique politique. L'Occident va donc faire de cette pratique une menace majeure pour l'ère de l'individu. Quitte à ce que, lorsque reflue la terreur de l'onanisme, celui-ci devienne chez certains contemporains la forme suprême et revendiquée du plaisir.
Thomas Laqueur, historien à l'Université, de Berkeley, est notamment l'auteur de La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident (Gallimard, 1992).
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Thomas Laqueur est très sérieux (et mi-moqueur) quand il affirme, trichant en peu, que la masturbation moderne prend son essor en 1710, l'année où paraît Onania, un ouvrage anonyme qu'il attribue désormais au médecin et pornographe anglais John Morten. Dans ces eaux-là, sinon cette année même, ne s'inventent évidemment pas de nouvelles pratiques de jouir de manière autarcique mais sûrement un nouveau discours (dont l'Onanisme de Samuel Auguste David Tissot est l'apogée) posant la masturbation comme un problème gravissime ce qui n'était pas le cas auparavant. De tout cela traite le Sexe en solitaire. Contribution à l'histoire culturelle de la sexualité, des raisons pour lesquelles un exercice sexuel aussi vieux que l'homme, voire l'animal, devient un vice, le vice de la modernité par excellence. Comme Thomas Laqueur l'avait déjà montré dans la Fabrique du sexe (Gallimard 1992), les Lumières y sont intimement impliquées, où le sexe des anciens, socialement déterminé mais relativement vague sur le plan biologique, laisse la place à deux sexes, le fort et le faible justement, dont la science se charge de démontrer les fondements biologiques. Face à cet inédit partage sexuel, la masturbation s'affirmait comme une sexualité transsexuelle, égalitaire, et pour tout dire démocratique quoique individualiste, très nocive pour la santé et dangereuse pour l'ordre social qu'il s'agissait de combattre à tout prix... Sous l'empire de l'imagination elle aussi, la masturbation affirme le droit à l'intimité du sujet tout en confirmant le danger qu'elle fait courir à l'existence même de la société. Délice et fléau, le «sexe solitaire» moderne n'a pas cessé d'affirmer ce paradoxe, dont on serait en train de sortir. Déjà la médecine elle-même avait montré qu'on ne devient pas sourd ni débile et on ne meurt pas davantage parce qu'on se masturbe. Puis Freud, non sans quelques atermoiements initiaux, avait fait de l'auto-érotisme (infantile) une phase universelle (si passagère) de la constitution du moi adulte. Poussant encore la déculpabilisation, d'abord les féministes dans les années 1970 et, dernièrement, les mouvements gay et lesbien ont chargé de valences positives toutes sortes d'auto-érotismes plus ou moins masturbatoires, seuls ou en compagnie, outillés ou nature. Mais il reste encore des choses à comprendre du plaisir sexuel solitaire pour Thomas Laqueur, sur la manière dont il a touché à la vie intime de l'humanité moderne et dont il entre actuellement dans la constitution des genres : «Il demeure en suspens entre la découverte de soi et le repli sur soi, le désir et l'excès, l'intimité et l'esseulement, l'innocence et la culpabilité comme aucune autre forme de sexualité aujourd'hui.»
Ce n'est pas la religion mais la science et la philosophie des Lumières qui ont les premières stigmatisé le plaisir solitaire, explique l'historien Thomas Laqueur... Le point névralgique de cette reconstitution est la mise en évidence d'une rupture à l'aube des temps modernes. La médecine des Lumières s'empare du «sexe en solitaire», qui sort d'une existence discrète dans l'ancien monde pour réapparaître métamorphosé en «onanisme», symbole du vice, jusqu'à ce que Freud le réhabilite en passage obligé de la construction de la sexualité. Jusqu'au XVIIIe siècle, en effet, la masturbation ne paraît guère poser de problème. Dans la hiérarchie des péchés de chair du christianisme, elle passe pour le moins grave... «La masturbation est le péché des modernes», écrit Thomas Laqueur. Ce n'est pas l'Eglise, c'est la science médicale qui revendique une autorité sur les moeurs longtemps détenue par la religion, et ce sont les fondateurs de la pensée moderne qui inventent l'onanisme en même temps qu'ils se déchaînent contre lui : il devient une cause générale du dépérissement par abus de soi-même, responsable d'un nombre impressionnant de maladies allant de la démence à la tuberculose. Pour Kant, la masturbation est pire que le suicide. Elle prouve à Voltaire la nocivité de la vie conventuelle, qui sépare les sexes et veut contraindre à la chasteté. Les encyclopédistes la condamnent...
Onan, dit Genèse 38, refusa de donner un enfant à Tamar, la veuve de son frère, préférant laisser "la semence se perdre à terre". En violant ainsi la loi du Lévirat et en semblant mettre en péril la lignée de David, il "déplut au Seigneur, qui le fit mourir". Le récit biblique cependant reste silencieux sur la nature du crime commis par Onan, qui pouvait être identifié à la masturbation mais aussi aux pénétrations sans danger de procréation et surtout, comme cela sera le choix dominant de l'exégèse chrétienne, au coïtus interruptus. Néanmoins, le nom d'Onan et le récit de la Genèse finirent par être irrémédiablement attachés à l'idée de masturbation ou de "pollution de soi-même" par le succès inattendu et pourtant durable de l'ouvrage anonyme d'un charlatan de l'aube des Lumières, en 1712, qui proposait, moyennant finances, des remèdes à la maladie qu'il venait enfin d'isoler et de nommer : l'onanisme.
A partir de cet ouvrage, dont l'auteur semble être John Marten, chirurgien et vendeur de remèdes en tous genres condamné pour obscénité en 1708, Thomas Laqueur retrace avec brio l'histoire singulière de la masturbation et des plaisirs solitaires qui furent au coeur d'une transformation radicale du discours sur la sexualité... A la croisée de l'histoire des sciences et de la philosophie et d'une critique historique des usages sociaux du corps, fort d'une érudition limpide qui court de l'exégèse biblique à l'histoire du livre en passant par la psychanalyse et discute méticuleusement les hypothèses léguées par l'historiographie, Laqueur nous convie ici à une enquête passionnante sur l'invention moderne de la conscience coupable et du tribunal de soi que les Lumières substituèrent progressivement, au nom même de la liberté de l'individu et de la défiance à l'égard de l'Eglise et de l'Etat, aux formes extérieures de contrainte...
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